«Diversité»

Christian Rioux préfère le poisson blanc

Photo: Jorge Gonzalez

Correspondant en France pour Le Devoir, Christian Rioux s’est visiblement familiarisé avec les rudiments du métier de costumier. D’une chronique à l’autre, il déploie des énergies considérables pour déguiser son hostilité au féminisme et à l’antiracisme en prose aux accents marxistes. Il faut dire qu’entre deux visites chez son poissonnier du 20e arrondissement de Paris, le journaliste a du temps pour se livrer à une réinterprétation conservatrice de la lutte des classes.

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Dans sa dernière livraison, le chroniqueur propose une subtile comparaison entre le rayon des poissons du supermarché et l’engouement d’une certaine élite transnationale pour le discours de la «diversité». Une figure de style qui a trouvé grâce aux yeux du président du Parti Québécois, Raymond Archambault.

Il y a déjà deux mois, Rioux invoquait la figure Karl Marx pour saluer les «révoltes populaires» qui auraient fait gagner les Brexiters et permis à un milliardaire d’accéder à la présidence des États-Unis. De la Commune à la Trump Tower, les chemins de l’anticapitalisme comportent bien des dédales. Décidemment, tous les moyens sont bons pour donner une image transgressive à la défense d’un ordre social où la domination des hommes et des Blancs n’est pas remise en cause. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous pour rendre sa grandeur à l’Amérique…

De la Commune à la Trump Tower, les chemins de l’anticapitalisme comportent bien des dédales.

Une définition tronquée de la classe ouvrière

En cette matière, Christian Rioux ne fraie pas seul. Ils sont de plus en plus nombreux – et pas seulement à droite – à faire passer la critique des combats des femmes et des minorités ethniques pour un acte de défiance envers les requins de la finance mondiale. La classe ouvrière, nous dit-on, ferait un spectaculaire retour dans l’Histoire en réclamant à grands cris la fin du multiculturalisme et de la «théorie du genre».

Mais de quelle classe ouvrière parle-t-on ici? Ceux qui veulent donner à leurs idées une respectabilité intellectuelle en les saupoudrant de références à Marx auraient tout avantage à le lire jusqu’au bout – lui et les féministes qui ont pris appui sur sa démarche pour dévoiler la division sexuelle et ethnique du travail.

Mais de quelle classe ouvrière parle-t-on ici?

Dans une perspective matérialiste, les classes sociales ne sont pas des catégories homogènes et anhistoriques. Il s’agit au contraire de groupes sociaux générés par des rapports de production et d’exploitation historiquement déterminés. Ces groupes concrets sont par ailleurs traversés par des contradictions internes, puisqu’ils ne naissent pas au sein des sociétés exemptes de rapports de pouvoir sexués et racisés. En d’autres mots, le prolétariat ne se compose pas seulement d’hommes blancs nés en France métropolitaine ou aux États-Unis. Et les gens qui occupent une même position dans les rapports de classes capitalistes n’ont pas automatiquement les mêmes intérêts, certains d’entre eux ayant plus avantage que d’autres à ce que soient maintenues les hiérarchies sexuelles et ethniques. Mais de cela, les nouveaux pourfendeurs de la mondialisation libérale n’en ont cure, eux qui confondent bien souvent la classe ouvrière avec sa fraction dominante du point de vue du genre et de l’ethnicité.

L’étalage des poissons blancs

Il est vrai que le discours de la «diversité» peut parfois sonner creux quand il se contente de célébrer la «différence» sans s’attaquer aux structures qui engendrent des groupes sociaux différenciés et hiérarchisés. Mais est-ce bien le son de cloche qui se dégage «des discours les plus extrêmes» dont parle Rioux, ceux qui osent demander que les institutions publiques cessent de cautionner le communautarisme des dominants? Pour le savoir, il faudrait déjà prêter l’oreille…

Est-ce bien la ritournelle insipide de la «diversité» qu’entonnent des mouvements comme Idle No More ou Black Lives Matter? Peut-on vraiment dire que les personnes qui demandent une commission sur le racisme systémique au Québec valorisent la diversité au détriment de l’égalité? Pourtant, leur discours a surtout cherché à mettre en lumière les inégalités ethniques et raciales qui structurent le marché du travail... Et que dire de ces femmes qui remettent en question leur assignation «naturelle» au travail (gratuit) d’entretien des êtres humains? Ou de celles et ceux qui refusent la contrainte à l’hétérosexualité?

Est-ce bien la ritournelle insipide de la «diversité» qu’entonnent des mouvements comme Idle No More ou Black Lives Matter?

Tout cela, les personnes qui sont véritablement intéressées par la méthode de Marx le comprendront. Car il s’agit en fait de questionner des rapports inégalitaires qui sont tout à fait comparables à ceux que les marxistes ont cherché à dénaturaliser dans la théorie et à ébranler dans la pratique. Pour les autres, il restera toujours l’étalage des poissons blancs chez le sympathique commerçant du coin.

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