Diversité

Christian Rioux : Portrait du chroniqueur en idéologue

Réplique à la chronique «La diversité ou la tarte à la crème», de Christian Rioux
Photo: Olivier Engel

Dans sa chronique du 13 janvier dernier, au-delà de l’injure poissonnière dont plusieurs ont déjà parlé, Christian Rioux affirme que l’émigrant se caractérise par «son absence de racines et son caractère flexible qui s’adapte à tout justement parce qu’il a laissé chez lui ses proches, ses bagages et son pays. Un être sans famille, sans culture et sans attaches, pour ne pas dire sans langue». Rioux a beau nous dire qu’il s’agit là de «l’idéal diversitaire» — néologisme régulièrement utilisé par Mathieu Bock-Côté, l’un des maîtres à penser de Rioux, ainsi que par divers sites web d’extrême-droite français comme Boulevard Voltaire, Riposte laïque et Égalité & Réconciliation d’Alain Soral — il apparaît clairement dans son texte qu’il voit l’émigrant comme quelqu’un de délesté du poids de «sa propre culture et de sa propre histoire».

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Double standard et somme nulle

Le discours de Rioux révèle un double standard souvent à l’œuvre dans la logique nationaliste. D’un côté, Rioux fait l’apologie de la culture et de l’héritage comme un bien commun qui nous permet de nous définir et nous fournit un cadre moral donnant un sens à notre vie. À cet égard, il est intéressant de rappeler qu’une telle conception de la relation entre le Moi et sa communauté a été notamment articulée par des théoriciens du multiculturalisme comme Charles Taylor et Will Kymlicka.

D’un autre côté, Rioux ne supporte pas que les immigré.e.s puissent revendiquer un même attachement pour leur propre culture d’origine et aspirent à une place égale dans la société québécoise. Cela incarnerait un refus de s’intégrer, d’adopter les références, les codes et les valeurs de la société d’accueil, cela équivaudrait à une invasion, à une déclaration de guerre, à la dissolution de la société : «érigé en idéologie, le sentiment certes louable de l’ouverture devient une façon détournée de détruire tout lien social et de déclarer la guerre à la civilisation, la nôtre, qui a enfanté les droits de l’Homme» («Le retour des idéologies», Le Devoir, 13 novembre 2015).

Les nationalistes québécois peuvent ainsi revendiquer leur héritage en toute légitimé, mais qu’il ne vienne pas à l’esprit d’un.e immigré.e d’en faire autant. Pour que l’intégration des immigré.e.s soit viable, ce ne sont pas tant les partisans du multiculturalisme que les nationalistes qui ont besoin de les traiter comme des êtres désincarnés et interchangeables, sans famille, sans culture et sans attache. Le nationalisme québécois étant généralement incapable d’intégrer l’expérience et l’histoire des minorités et des personnes issues de l’immigration à son récit, il a besoin de faire croire, soit que celles-ci n’en ont pas et que soutenir l’indépendance est le meilleur (voire l’unique) moyen de démontrer son intégration, soit que le refus ou l’incapacité de se délester complètement de son histoire et de sa culture d’origines constitue une menace vitale pour la société d’accueil, réduite ici au groupe hégémonique. Le nationalisme place ainsi la société d’accueil et les personnes issues de l’immigration dans une logique de somme nulle, les gains des unes se faisant nécessairement aux dépends de l’autre.

Les nationalistes québécois peuvent ainsi revendiquer leur héritage en toute légitimé, mais qu’il ne vienne pas à l’esprit d’un.e immigré.e d’en faire autant.

Amalgames, omissions et post-vérité

Les textes de Christian Rioux sont à la fois tendancieux et confus. Rioux mélange régulièrement divers phénomènes comme s’il s’agissait d’un seul et même objet. Il parle de diversité et de multiculturalisme pour se référer à la fois à un discours politique, à une idéologie, à un ensemble de lois et de politiques publiques, à une réalité sociologique et démographique, à un débat constitutionnel, à un conflit religieux, à un enjeu commercial et géopolitique, etc. Ces questions peuvent être liées entre elles, mais les regrouper sous le parapluie du multiculturalisme et de la diversité ne nous aide pas à y voir plus clair. Bien au contraire.

Mais encore faudrait-il que le but soit de nous aider à y voir plus clair et à mieux comprendre la réalité sociale... Car les textes de Rioux sont truffés d’amalgames et d’omissions et font presque abstraction des obstacles et des difficultés que rencontrent les minorités. Il présente les enjeux du point de vue des dominants. Ainsi, une recension rapide de 2214 de ses articles publiés dans Le Devoir entre le 1er janvier 2000 et la 1e semaine de 2016, indique clairement quelles sont ses priorités, pour ne pas dire ses obsessions : on retrouve 1319 mentions du mot «guerre», 1081 mentions du mot «islam» et 510 mentions du mot «nation» contre 116 mentions du mot «racisme», 95 mentions du mot «discrimination» et 11 mentions du mot «sexisme».

Mais encore faudrait-il que le but soit de nous aider à y voir plus clair et à mieux comprendre la réalité sociale...

D’une chronique à l’autre, Rioux semble avant tout soucieux de répéter son mantra : l’immigration n’est pas contrôlée, les immigré.e.s ne s’intègrent pas, le spectre de l’Islam hante l’Occident, les bobos et la gauche bien-pensante dominent le monde et n’en ont que pour les minorités, les classes populaires se sentent délaissées et se rabattent sur la nation avec raison. Vive la République! Vive la France!

Dans sa chronique du 6 janvier 2017, il invoque George Orwell pour nous prévenir : «Les totalitarismes s’impos[ent] d’abord par la langue. (…) La novlangue (…) d’aujourd’hui se conjugue en ‘non-voyants’, ‘vivre ensemble’ et autres ‘diversités’». Nous serions à l’aube d’une domination totalitaire des «lobbies antiracistes» et autres «groupes de défense de toutes les minorités» dont les idéologies vont «de la repentance tous azimuts au mythe prométhéen de la suppression des sexes» («2017 », Le Devoir, 6 janvier 2017).

Il semble qu’une longue émigration en France ait amené Christian Rioux à se délester de professionnalisme et de rigueur intellectuelle. Prétendre que la diversité et le multiculturalisme peuvent s’apparenter aux totalitarismes du 20e siècle relève de la mauvaise foi la plus éhontée ou de l’ignorance la plus crasse. Tandis que les éditorialistes du Devoir publient des articles dénonçant la politique «post-factuelle» de Trump et l’avènement de l’ère de la «post-vérité», ils offrent une tribune non pas à un journaliste mais à un idéologue qui s’en gargarise.

Marcos Ancelovici est professeur au département de sociologie de l’UQAM et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Sociologie des conflits sociaux.
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