Surveillance électronique

La post-vérité sur vous

Photo: Tirza van Dijk

Beaucoup d’encre a coulé sur les mécanismes de surveillance et de collecte d’informations personnelles par des compagnies privées et par des agences gouvernementales, surtout depuis la sortie médiatique retentissante en 2013 de l’ancien contractant pour la NSA, Edward Snowden.

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Les critiques ont davantage visé les pouvoirs politiques qu’économiques. On dénonce (avec raison) les intrusions gouvernementales dans la vie des gens, la disparition de la vie privée, la prison de l’esprit et le conformisme qui s’installe dans une société de surveillance de masse.

Dans un ordre idée qui m’apparaissait jusqu’à tout récemment autre, la montée de ce que d’aucuns ont appelé l’ère de la post-vérité - ou d’une certaine désaffection du discours public pour les faits, bien qu’il ne s’agisse évidemment pas d’un phénomène nouveau en soi - occupe le devant de la scène surtout depuis la dernière campagne électorale américaine.

Ces deux aspects de la réalité contemporaine convergent autour d’un phénomène de marchandisation d’informations personnelles spéculatives qui présente des risques importants. Bienvenue à l’ère de la post-vérité sur vous.

La valorisation économique des informations personnelles

Il est maintenant bien documenté que nos passages sur le web et particulièrement Facebook et Google, ainsi que nos achats et déplacements de tous les jours, participent à une vaste mise en marché d’informations sur nous-mêmes qui alimentent des secteurs économiques émergents du capitalisme tardif. Nos «J’aime», nos photos, nos recherches sur Google, les sites que l’on visite (et où des dizaines d’autres compagnies ont un accès autorisé, mais non divulgué, pour y suivre nos activités au clic près), ce que nous lisons, nos intérêts, nos déplacements, nos achats... Toutes ces informations sont colligées dans des dossiers identifiés à nos noms. La dernière application gratuite que vous avez téléchargée sur votre téléphone mobile est probablement gratuite parce qu’elle permet de vous suivre pas à pas et de colliger des renseignements sur vous qui sont ensuite vendus. Un autre exemple souvent mentionné est celui du populaire site OKCupid, qui accumule une pléthore d’informations personnelles grâce à sa section où les usagers répondent à des questions pour particulariser leur profil, et qui héberge également des dizaines de tiers partis qui ont accès aux informations.

Plusieurs firmes de toute sorte ont vite réalisé qu’elles ouvraient en fait un poste de revenu supplémentaire en colligeant et vendant les informations sur leurs clients ou usagers. Tout un secteur de compagnies spécialisées dans la collecte et la marchandisation des informations est en plein essor depuis quelques années. Ces firmes de courtiers en informations (data brokers) colligent nos informations et vendent notre profil aux départements de publicité et de marketing de compagnies de toutes sortes, ainsi qu’aux gouvernements ou autres organisations.

Tout un secteur de compagnies spécialisées dans la collecte et la marchandisation des informations est en plein essor depuis quelques années.

On parle d’un des secteurs les plus dynamiques de l’économie américaine, une industrie de plusieurs milliards de dollars qui opère sans véritable règlementation. La firme Acxiom, l’un des gros joueurs de ce secteur, se vante de détenir en moyenne autour de 1500 informations sur plus de 200 millions d’Américains, incluant des renseignements sur l’histoire médicale, le revenu, le montant des dettes, les endroits fréquentés, etc. On cherchera aussi à déterminer d’autres aspects de votre identité que vous n’auriez pas divulgués - par exemple : votre orientation sexuelle ou votre affiliation politique - en croisant d’autres données de consommation et des événements ou des gens que vous fréquentez. Des firmes se spécialisent d’ailleurs dans certains types de listes : liste de personnes LGBTQ, de personnes bipolaires, de gens avec des problèmes criants de dettes, d’activistes environnementaux, etc. Ces listes sont vendues à des tiers intéressés par des types de profil particuliers pour une raison ou une autre.

Du «fake news» au «fake me»

Chacun de nous a donc maintenant un alter ego, un (ou des) avatar plus ou moins consolidé qui se présente sous la forme d’un agrégat d’informations recueillies à notre sujet. Or, un aspect particulièrement frappant de ce phénomène est que non seulement nous avons perdu le contrôle sur nos renseignements personnels, mais que le portrait de nous qui s’en dégage verse allègrement dans le conjectural, l’hypothétique, ou ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui : le «post-véridique».

En effet, ce que le marché et les agences de renseignement considèrent comme «nous» est plutôt un portrait circonstanciel et souvent inexact de qui nous sommes réellement. Une extrapolation basée sur un croisement de données qui contient bien entendu plusieurs informations justes et souvent délicates, mais qui également agrège ces données selon des méthodes qui réduisent les caractéristiques de notre soi-disant identité dans des catégories et des méta-catégories qui ne peuvent que créer des distorsions importantes au final. Au fait que certaines informations soient purement conjecturales et fausses s’ajoute que le niveau de détail informationnel qu’il est possible de colliger sur quelqu’un permet d’appliquer un verre grossissant sur certains aspects et d’en laisser d’autres de côté.

En effet, ce que le marché et les agences de renseignement considèrent comme «nous» est plutôt un portrait circonstanciel et souvent inexact de qui nous sommes réellement.

Faites le test : allez consulter votre rubrique «préférences» dans la section publicité de Facebook, par exemple. Vous serez sans doute surpris-e par le profil de vous qui s’en dégage. Il semble en effet que la version virtuelle de nous qui se marchande ne corresponde qu’accessoirement à ce que nous sommes réellement. Après le «fake news», voici le «fake me», construit par agrégation algorithmique d’une série de clics, de recherches par mots-clés, de «J’aime» et d’informations personnelles, profilés et arrangés selon des critères souvent arbitraires, voire parfois absurdes.

Et rien ne laisse présager une accalmie : la marchandisation de ces informations crée un incitatif économique majeur à en produire. Nous pouvons être sûrs, dans ce contexte, que de plus en plus d’informations sur nous - véridiques ou non - circuleront dans ces marchés. En ce sens, la post-vérité ne sévit pas que dans les luttes qui traversent le discours public, il existe également ce qu’on pourrait appeler une post-vérité sur chacun-e de nous. Et cela n’est pas sans soulever des questions politiques, philosophiques et morales importantes.

Pouvoir, marché et vérité

S’agit-il là d’un déclin historique de la fonction du grand Autre dans nos sociétés? Le Dieu omniscient et omniprésent des religions monothéistes qui surveille et juge toute action et intention, lui, au moins, connaissait la vérité sur votre âme. La marchandisation contemporaine des subjectivités consommatrices en fait quant à elle l’économie.

Mais au-delà de l’abysse existentiel où cela maintien notre espèce, une question se pose : pourquoi l’exactitude de nos alter ego informationnels importe-t-elle si peu? Pourquoi constatons-nous que ces constructions de subjectivités agrégées ne répondent pas en premier lieu au critère de la véracité? Une hypothèse : en tant que marchandise, le profil informationnel ne tire guère sa valeur marchande de son exactitude, mais de sa capacité à intéresser les acheteurs potentiels, à se retrouver sur divers types de listes prisées par ceux-ci. Si les acheteurs sont des compagnies qui vendent des machins grand public, peut-être qu’un profil sera plus intéressant et vendeur en tant qu’amateur de jeux vidéos, de Rihanna et des films de l’univers Marvel (ce que me révèle entre autres Facebook sur mon profil «préférences», et qui a de quoi faire sourciller quiconque me connaît un peu). Bref, un courtier en informations à tout intérêt à assembler ses profils selon sa capacité de les inclure sur les listes en demande auprès des acheteurs, et ses catégories de profilage reflètent sans doute les demandes du marché bien davantage qu’un souci pour la véracité de ses données de base.

Alors, les informations personnelles qui circulent sur moi ainsi que les «profils» qui en sont tirés sont post-factuels? Qu’est-ce que ça change? N’est-il pas mieux au fond, justement, que ces renseignements ne soient pas toujours exacts? Qu’il demeure une distance saine entre moi et cet agrégat de données qui me représente? Cela ne revient-il pas à protéger, dans un ironique retournement, cette vie privée qui m’est si chère? Il est fort malheureusement permis d’en douter.

Cela ne revient-il pas à protéger, dans un ironique retournement, cette vie privée qui m’est si chère? Il est fort malheureusement permis d’en douter.

C’est que le marché et l’État, ultimement, n’ont cure de qui je suis réellement. La valeur de mon avatar colligé réside dans son utilité pour le pouvoir. Cela n’a rien de rassurant compte tenu du fait que ce sont ces mêmes informations qui peuvent être utilisées pour nous surveiller et nous discipliner en tant que citoyen-ne-s, puisqu’elles sont sujettes à être transférées aux autorités politiques, policières ou judiciaires qui en feraient la demande. Les chances d’être lié à un crime que vous n’avez pas commis ou que l’on puisse utiliser des informations circonstancielles pour vous inclure sur des listes de personnes à surveiller augmentent indépendamment de votre comportement réel. Le fait que ces informations puissent en effet dresser un portrait de vous si éloigné de la réalité prend sous cette optique un aspect presque kafkaïen. Déjà, le type de personne que vous êtes (un environnementaliste, une féministe, une anti-capitaliste) pourrait être ciblé politiquement, ce qui est en soit absolument révulsant. Mais il y a plus. Il pourrait suffire que vous soyez politiquement actifs, voir simplement non conformiste, pour qu’on puisse vous accoler un «type» ciblé moins reluisant, celui par exemple d’une personne «radicalisée», «terroriste», etc.

La post-vérité sur vous n’annonce rien de bon en ces temps de montée des autoritarismes, et le danger est réel lorsqu’une telle machine de surveillance basée sur des profils «post-exacts» devient un outil politique. Aux côtés des critiques (justifiées) de la reproduction de subjectivités sur-consommatrices et de l’emprise du marché sur nos vies, gardons aussi en tête que jamais un leadership fascisant qui souhaiterait annihiler toute opposition politique n’aura eu à sa disposition un tel arsenal.

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