Sexisme

Pourquoi les féministes ont des «préjugés» sur les hommes

Toma Izckovits

Les hommes souffrent-ils du discours des féministes qui, visant à dénoncer notamment les violences sexuelles et le paternalisme dont elles font l’objet, finissent par les mettre tous dans le même panier des violeurs et des mansplainers? Le député désormais indépendant de Laurier-Dorion, Gerry Sklavounos, a-t-il subi ce type de préjugés, alors que les hommes et les femmes ne sont pas considérés d’égal à égal, mais les premiers sont a priori vus comme des agresseurs et les secondes, comme des victimes? Autrement dit, y a-t-il une chose telle que le «sexisme inversé»?

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Non.

Sincèrement, j’aurais pu arrêter cette chronique ici, depuis le temps que je rêve d’écrire des haïkus féministes. Je suis tellement lasse de faire des variations sur le même thème, je me sens comme un petit âne qui tire bêtement sa charrette. Je ne sais plus comment le dire: on ne discrimine pas les dominants, on les combat. Demanderait-on aux travailleurs et travailleuses d’une usine d’aimer leur patron? Si les hommes et les femmes ne sont pas considérés d’égal à égal, c’est parce qu’ils ne sont, empiriquement, pas des égaux.

Non, les hommes ne sont pas «tous des salauds» (quoique, des fois, on se demande). Vous n’êtes pas tous les mêmes, d’accord. Mais bon Dieu, votre petite personne n’efface pas les tendances lourdes dans la société! Un moment donné, il faut arrêter de déconner. Ouvrez vos petits yeux bouchés par votre grandeur d’âme humaniste et vos valeureux efforts pour avoir des comportements que vous percevez comme égalitaires. Regardez autour de vous: chaque jour, on entend des histoires de femmes battues, violées, mal payées (voire pas payées du tout pour le travail qu’elles effectuent dans la sphère domestique), discriminées, ridiculisées, objectifiées.

Mais par qui? Pas par l’abstraction «patriarcat», ce fantôme qui flotte parmi nous et qui agit on ne sait trop par quel moyen sur l’ensemble de la société pour lui faire croire que sa moitié féminine vaut moins que l’autre? Non, ce sont les hommes qui frappent, qui violent et qui s’arrogent les postes les mieux rémunérés. Pas tous. Mais visiblement beaucoup. Sans quoi on n’observerait pas de déséquilibre statistique entre les sexes concernant la violence conjugale, les agressions sexuelles et les salaires.

Non, ce sont les hommes qui frappent, qui violent et qui s’arrogent les postes les mieux rémunérés. Pas tous. Mais visiblement beaucoup.

Éloge de la non-mixité

Alors toi, le prétendant pro-féministe, ravale ton petit égo et dis-toi que, oui, ça se peut que des femmes veuillent vivre dans des colocations non mixtes (seulement avec des femmes). Parce que oui, ça se peut qu’elles aient déjà vécu des situations embarrassantes avec des hommes par le passé. Et non, elles n’ont pas nécessairement l’envie ou le loisir de tenter leur chance pour voir si avec toi, ce serait différent. Ce n’est donc pas un pré-jugé mais bien un post-jugé. En fait, beaucoup de féministes décident de s’organiser en non mixité, et pas seulement dans le confort de leur foyer.

Il y a même eu, par le passé, des mouvements de lesbianisme politique : des féministes qui ont activement choisi le lesbianisme. Et ça, on le sait, c’est probablement l’une des plus grandes peurs des hommes hétéros, qu’on les abandonne et qu’il n’y ait plus personne pour prendre soin d’eux ni pour les faire jouir. C’est pourquoi on traite régulièrement les féministes de lesbiennes frustrées. Mais c’est surtout dans leur militantisme que les femmes prisent habituellement la non mixité, parce qu’elles ont envie d’avoir ne serait-ce qu’un seul espace où elles ne se font pas constamment faire des avances, couper la parole, repousser vers des tâches subalternes ou servir des évidences condescendantes qui ont tout du mansplaining.

Parce que oui, ça se peut que tu fasses du mansplaining sans t’en rendre compte. Comme l’expliquait brillamment un homme (il y en a au moins un qui a compris, y’a de l’espoir) la semaine passée dans son Petit guide à l’intention des hommes dégoûtés par le patriarcat, c’est bien facile de critiquer les politiques gouvernementales quand on est un allié, mais c’est un peu moins fun d’avoir à questionner ses comportements au quotidien. Tu trouves ça irritant de te faire dire que tu mansplain parce que tu trouves que c’est un argument qui sert à clore le débat suite à n’importe quel désaccord entre un homme et une femme? Le mansplaining, ce n’est pas quand une femme n’est pas d’accord, c’est quand tu lui expliques quelque chose qu’elle sait déjà en présumant que, du haut de ton grand savoir, tu es en train de lui apprendre quelque chose.

Nos «alliés» et la lutte

Alors oui, ça se peut que tu étais vraiment de bonne foi et que tu pensais que ta position de marde sur la présomption d’innocence, elle n’avait jamais entendu personne la défendre. Mais ça, ça ne veut pas dire que tu n’es pas condescendant. Au mieux, ça veut juste dire que tu ne t’es pas questionné à savoir si ce que t’étais en train de raconter servait à autre chose qu’à monopoliser le crachoir. La sociologie se penche sur les rapports de sexe depuis les années 60. Elle nous apprend notamment que les hommes sont socialisés à se surestimer. Si tu penses que c’est un préjugé sur ces pauvres hommes qui souffrent de discrimination depuis si longtemps et que ton opinion sur la question vaut mieux que 50 ans de travaux empiriques en sociologie, tu ne fais que confirmer cette thèse. Donc c’est un catch 22: soit tu reconnais que tes propos ne sont pas aussi passionnants que ce que tu t’imaginais (oui, ça fait mal à l’ego, je sais, mais les gens meurent rarement d’une blessure égotique), soit c’est la fin de cette conversation insipide.

La plupart du temps, c’est la deuxième option qui est choisie. Je ne m’en surprends guère. Si tous les hommes étaient d’excellents alliés, je n’aurais pas connu une chose telle que le patriarcat, puisque nos mères et nos grands-mères avaient déjà essayé de secouer le prunier de l’ordre établi il y a plusieurs décennies. Et oui, il y a eu des gains. Or, ces avancées ont été le fruit de longues luttes. Et ce n’est certainement parce que nous avons été gentilles et compréhensives envers ces pauvres hommes victimes de «préjugés» sur leur tendance à la domination. C’est parce que nous nous sommes battues pour faire reconnaître la violence conjugale et les relations sexuelles non consentantes comme des crimes, que nous nous sommes battues pour faire reconnaître notre humanité et que nous avons mis sur pied les institutions nécessaires à l’imputabilité des hommes!

Mais beaucoup reste encore à faire. Ne serait-ce qu’en commençant par combattre l’idée de «sexisme inversé», qui pervertit la lutte féministe pour en faire une lutte «humaniste», en route vers la libération des femmes ET des hommes de toute forme de stéréotypes. Des stéréotypes dont on ne saurait pas d’où ils viennent (sûrement du mal «patriarcat» qui s’est abattu sur la société au 7e jour de la Création) ni à qui ils bénéficient. S’il est encore nécessaire de faire des mises au point sur le discours, ce n’est pas pour le simple plaisir de polir le langage, mais bien pour définir clairement quel est le mal social qui nous afflige, et ce, dans le but prendre les moyens politiques pour le combattre.

Parce qu’en 2017, il est encore possible de dire «finalement, elle ne s’est pas fait violer» quand on veut dire «la preuve obtenue ne permettait pas de conclure à un acte criminel hors de tout doute raisonnable puisque l’on parle d’une relation intime donc, par définition, sans témoin». La justice libérale, telle qu’actuellement mise en place, ne permet pas de répondre à la douleur que les femmes expriment de plus en plus fort depuis l’affaire Ghomeshi et la déferlante #AgressionNonDénoncée. Alors cessez de nous importuner au sujet de votre petite personne et combien elle se distingue des tendances lourdes de la société et regardez-les bien en face, ces tendances lourdes, car elles se traduisent par des assauts quotidiens sur le corps des femmes. Des assauts bien concrets et palpables.

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