Langue

Un français à « sauver », des idées à dégommer

Réplique à Guy Fournier.
Photo: Jazmin Quaynor

Le 7 février 2017, dans le Journal de Montréal, Guy Fournier livre une analyse pour le moins amateure de la situation linguistique québécoise. Sujet extrêmement délicat, de surcroit ces derniers jours, M. Fournier écrit – probablement avec de bonnes intentions – que «les immigrants» seraient ceux qui peuvent sauver le français de la situation catastrophique dans laquelle il baigne au Québec. Pourquoi? Parce qu’ils le maitriseraient, selon lui, mieux que les Québécois «de souche».

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Loin de moi l’intention de prétendre que les immigrants ne parlent pas bien le français ou qu’ils ne peuvent contribuer à maintenir un bassin de francophones au Québec, bien au contraire. Très ouverte à l’immigration et férocement opposée à toute la stigmatisation éhontée en cours depuis quelques années en Occident, j’ai travaillé pas moins de six ans avec des immigrants en francisation. Mes études en linguistique sur le français, notamment en Amérique du Nord, permettent toutefois d’apporter un autre point de vue.

M. Fournier, en brandissant pour «preuves» ses deux (!) petits-enfants, prend appui sur une expérience toute personnelle, anecdotique – et infiniment insuffisante –, pour «démontrer» que les immigrants s’expriment mieux que les «pures laines» et qu’ils sauveront la situation linguistique du Québec. Il fait allusion au français d’immigrants proches des victimes de la tragique tuerie survenue au Centre culturel islamique de Québec (CCIQ), qu’il entend comparer avec le français des natifs. Il mentionne le classique et chimérique «naufrage de notre langue» dont les responsables seraient les Québécois dits de souche, et pointe des «milliers d’illettrés [natifs] qui mitraillent les réseaux sociaux de leurs messages bourrés de fautes». Enfin, il évoque les sacres dans les téléromans et la langue des humoristes comme autant de signes de la déchéance la plus redoutable du français en terre québécoise.

Les choses telles qu’elles sont

Bon.

Venons-en aux faits.

La linguistique n’est pas simplement un domaine d’opinion. C’est aussi, d’abord et avant tout, un domaine d’observation de faits. Ces faits, lorsqu’observés avec des méthodes éprouvées, par des linguistes formés et sérieux, lorsque remis en question et reconnus, servent néanmoins à se forger une opinion qui se trouve documentée, appuyée, renseignée. Dans cette perspective, toutes les «opinions» sur la langue ne se valent pas, même si bien des gens aiment à répéter cette phrase. Demandez donc à votre plombier son opinion sur vos problèmes de digestion : il n’est pas en mesure de vous répondre. Pas plus qu’un auteur de téléroman ou un littéraire ne dispose des outils pour analyser adéquatement la situation linguistique du Québec. Et pas plus qu’un linguiste ne devrait enseigner la scénarisation ni s’attendre à ce que son opinion sur le roman au 20e siècle ne soit prise au sérieux par les grands médias. C’est dit.

En fait, le français utilisé par les personnes immigrantes interrogées dans les médias (et précisément à Tout le monde en parle) suite à l’attentat perpétré au CCIQ est d’abord et avant tout un français parlé par des personnes instruites, dans une situation formelle; c’est-à-dire, plutôt standard. Je soupçonne également que si «ce» français plaît, c’est entre autres parce qu’il sonne, à certains égards, un peu comme le français de France. Des travaux sur les perceptions des accents montrent qu’au Québec, le français maghrébin est souvent assimilé à du français hexagonal qui, lui, est mieux perçu que le français québécois. Par ailleurs, les travaux sur les structures des variétés du français montrent qu’aucune variété n’est linguistiquement supérieure à une autre. Comparer des variétés de français, ça ne se fait pas à la légère, en citant une poignée d’humoristes.

Comparer des variétés de français, ça ne se fait pas à la légère, en citant une poignée d’humoristes.

Le français tel qu’il est parlé et écrit au Québec n’est pas pire ou mieux que les français du reste de la francophonie. Chaque variété géographique du français connait ce qu’on appelle des registres de langue. Coexistent donc dans l’espace francophone, par exemple, l’argot (parisien), le français soutenu (bruxellois), le français populaire (ivoirien), le français standard (néo-brunswickois), etc.

Toutes les régions de la francophonie possèdent à la fois des formes linguistiques standards, familières et populaires. Toutes. Y compris le Québec. Le fait que certains animateurs et humoristes n’utilisent pas les formes standards en permanence ne signifie pas le contraire. Cela souligne simplement un choix fait, par exemple, en fonction du public cible ou de la formalité de l’émission. L’impression répandue selon laquelle les Québécois sont plus enclins à utiliser une langue familière dans toute situation est aussi une construction imaginée qui passe difficilement l’épreuve des faits.

Toutes les régions de la francophonie possèdent à la fois des formes linguistiques standards, familières et populaires. Toutes. Y compris le Québec.

Dépasser les idées reçues

Même si une perception subjective généralisée veut le contraire, au Québec, le français utilisé dans les émissions d’information ainsi que dans les textes des médias «sérieux» suit habituellement les règles des ouvrages de référence autant qu’ailleurs. Par exemple, et pour ne citer qu’eux, Matthieu Dugal, Dominique Poirier, Jean-François Lisée, Gérald Fillion, Claudia Larochelle, Gaëlle Luciaà-Berdou (et Charles Tisseyre) maitrisent tous un français standard. En France, les utilisateurs de réseaux sociaux font autant de fautes d’orthographe que certains Québécois. Et certains Québécois maitrisent mieux les règles du français normatif que bien des francophones. L’étendue du vocabulaire de quelqu’un ne se mesure pas bêtement en l’entendant parler cinq minutes à TLMEP. La lexicométrie, c’est une sacrée job! Ce n’est pas parce que quelqu’un utilise des mots qu’on entend moins ici que son vocabulaire est plus étendu ou plus précis.

Pour juger de la situation linguistique avec sérieux, il faut se donner la peine d’aller plus loin que les idées reçues – fausses, nocives et malheureusement abondantes – sur le français québécois. Il faut se doter d’outils d’analyse des formes linguistiques et d’outils de mesure qui permettent une compréhension profonde de l’usage sur le plan social. Ce que font les linguistes, c’est mal connu, mais ça ressemble souvent à ça. D’ailleurs, leurs constats sur la langue tombent généralement à des kilomètres que ce qu’on entend à tous vents, à propos des natifs comme à propos des immigrants.

L'auteure de cette lettre ouverte, Monelle Guertin, est doctorante en sociolinguistique et chargée de cours à l'UQAM.
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