Islamophobie

On ne peut pas apaiser les loups en blessant leur proie

Contre le faux «consensus Bouchard-Taylor» : on ne sacrifie pas les droits fondamentaux des groupes minoritaires pour apaiser la majorité.
Photo: ibourgeault_tasse

Maintenant que le sang a coulé dans l’enceinte d’une mosquée québécoise, on parle enfin de l’islamophobie au Québec. Des politiciens de premier plan, des journalistes réputés, même certains islamophobes repentis l’ont finalement affirmé : l’islamophobie existe chez nous et peut aller jusqu’à insulter, agresser, vandaliser, incendier ou même assassiner pour cause d’appartenance – réelle ou imaginée – à l’islam.

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Cependant, très vite après le choc, ces élites politiques et médiatiques ont dirigé les regards accusateurs vers une certaine islamophobie extrême et vulgaire : celle qui sévit dans les milieux de l’extrême droite et sur les réseaux sociaux, les radios-poubelles et la chronique malfaisante de certains journaux. Cette thèse a ainsi cherché à perpétuer, sous une nouvelle forme, le déni qui a prévalu jusqu’ici quant à la réalité islamophobe au Québec. Elle refusait d’admettre que celle-ci est davantage l’œuvre d’une élite politique et journalistique bien établie dans les institutions démocratiques et les grands médias de la province. Et qu’elle ne se limite pas à un phénomène marginal enfermé dans deux ou trois têtes brûlées.

Ce stratagème était néanmoins trop grossier pour résister à la critique. Plusieurs voix honnêtes – musulmanes ou pas – ont rappelé que, depuis quelques années, les Québécois-e-s de confession musulmane (surtout lorsqu’ils/elles arborent des signes les identifiant facilement à leur religion), ainsi que leurs lieux de culte, ont fait l’objet d’une campagne de diabolisation systématique de la part d’un courant central de la vie médiatique et politique québécoise. On a également rappelé que cette diabolisation a été encouragée par le silence et l’inaction non pas seulement des autorités officielles, sous le leadership péquiste ou libéral, mais aussi – quoiqu’à des degrés divers – de l’ensemble des forces politiques du Québec.

Lorsqu’il devint donc clair que le précédent stratagème ne pouvait résister à la charge des faits qui l’invalident, les principales formations politiques ont ensuite évacué, ici aussi à l’unisson, le débat qui s’imposait concernant le problème particulier de l’islamophobie en le diluant dans un discours en apparence altruiste sur des questions plus générales de vivre-ensemble, d’intégration et de racisme systémique. La formule était consensuelle : exprimons nos sympathies aux musulmans, disons-leur combien nous les aimons, mais poursuivons l’instrumentalisation de leur nouvelle présence au Québec pour les besoins de nos agendas politiques respectifs, que ces derniers soient rétrogrades ou progressistes.

Évidemment, les questions du vivre-ensemble et du racisme systémique demeurent cruciales et doivent être prises au sérieux par les pouvoirs publics dans les meilleurs délais. C’est d’ailleurs ce que demande, depuis maintenant trop longtemps, une large coalition d’organisations de la société civile. En même temps, ces questions ne doivent pas faire perdre de vue la spécificité et la gravité d’une islamophobie québécoise en croissance, certes étrangère aux traditions d’ouverture et d’hospitalité de notre société, mais qui s’y est malheureusement bien implantée et qui devient de plus en plus radicale et de plus en plus violente. Aussi, si on veut se donner une réelle chance de le contrer, le danger islamophobe ne peut être traité comme simple adjuvant à de plus larges problématiques.

Le troisième acte de la pièce tragi-comique qui a suivi la fusillade de Québec se déroule présentement devant nos yeux. L’Assemblée nationale s’apprête à voter unanimement une loi sur la laïcité qui se dirige vers l’interdiction des signes religieux – entendez essentiellement le voile – dans les postes d’autorité (magistrature et corps policiers).

L’Assemblée nationale s’apprête à voter unanimement une loi sur la laïcité qui se dirige vers l’interdiction des signes religieux – entendez essentiellement le voile – dans les postes d’autorité (magistrature et corps policiers).

Pour justifier cet interdit, certains le présentent faussement comme étant «le consensus national minimal» concernant le port de signes religieux au sein de la fonction publique. , Ce notamment le cas d’Amir Khadir, de Québec solidaire. On oublie alors que les groupes religieux qui vont subir ce «consenus», toutes confessions confondues, le refusent majoritairement. Et que les libéraux, qui n’y adhèrent pas pour l’instant, détiennent la majorité parlementaire. De plus, on peine à croire que c’est le porte-parole du principal bastion du progressisme québécois qui nous sert cet argument foncièrement populiste. En effet, quand bien même ils seraient réels, les consensus nationaux ne peuvent légitimer des restrictions injustifiées aux droits fondamentaux des groupes minoritaires. Si ses consensus sont certes au cœur du principe démocratique, la démocratie et l’État de droit ne s’y réduisent pas.

En effet, quand bien même ils seraient réels, les consensus nationaux ne peuvent légitimer des restrictions injustifiées aux droits fondamentaux des groupes minoritaires.

D’autres, comme le sociologue Gérard Bouchard, défendent cette mesure liberticide parce qu’elle pourrait, selon eux, apaiser les extrémistes laïcs et/ou islamophobes. Pourtant, le PQ a déjà signifié que l’interdit partiel ne lui convient pas. Et la CAQ explique, tout aussi clairement, qu'elle n'accepte ce compromis que momentanément. Or, s’il y a une leçon que la France peut bien donner au Québec, c’est bien celle-ci : on ne peut apaiser les loups en blessant légèrement leur proie. Depuis l’adoption en 2004 de sa première loi interdisant le port de signes religieux dits ostentatoires dans les écoles, la France islamophobe n’a aucunement été apaisée, bien au contraire. Elle est plutôt devenue hystérique, multipliant ses crises et ses pressions pour introduire de nouveaux interdits visant des pratiques islamiques jugées trop visibles de son point de vue. À preuve : les affaires des mamans qui ne peuvent plus accompagner leurs enfants lors des sorties scolaires, du mets hallal que l’on dit menaçant pour le plat républicain que constitue le jambon, des jeunes filles musulmanes expulsées de l’école à cause d’une jupe trop longue selon la nouvelle unité de mesure d’un laïcisme bête et méchant, etc. Les exemples sont nombreux.

Or, s’il y a une leçon que la France peut bien donner au Québec, c’est bien celle-ci : on ne peut apaiser les loups en blessant légèrement leur proie.

Du reste, il faut comprendre qu’en dépit de tous les interdits que l’on pourra éventuellement voter pour restreindre la visibilité musulmane dans les espaces publics – puisque c’est de cela dont il s’agit – le problème de l’islamophobie ne disparaîtra pas de sitôt. Il est dû à des facteurs globaux et structuraux qui dépassent le champ d’action de nos élus. Il s’enracine dans les avatars violents d’un ordre mondial impérialiste, dysfonctionnel et injuste; dans des crises identitaires occidentales exacerbées par des flux migratoires qui proviennent essentiellement du monde musulman; et, enfin, dans une industrie islamophobe hyperactive qui enrichit, en capital financier et politique, des secteurs importants des puissantes machines médiatiques et politiques occidentales.

Aussi, quand bien même nous interdirions le voile à la juge et la policière musulmanes qui n’existent pas, nous aurons tout de même, dès le lendemain, à nous poser la question suivante : comment protéger nos concitoyen-ne-s musulman-e-s d’une situation dangereuse et à certains égards semblable à celle des juifs entre les deux Guerres mondiales?

Autrement dit, la question qui se pose aujourd’hui à nous tous n’est pas de savoir quel morceau de viande peut-on offrir à la meute des xénophobes, des racistes et des islamophobes pour qu’ils arrêtent de grogner. Elle est plutôt celle des moyens que l’on peut se donner collectivement pour garantir sécurité et justice à l’ensemble des Québécois, sans égard à leurs différences sexuelles, religieuses, raciales ou de classe. Et, à cet égard, une chose est déjà claire : la réponse à cette question ne viendra pas des atermoiements et des compromissions actuels de notre classe politique.

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