Littérature

Virginie Despentes a changé ma vie

Photo: ActuaLitté

Il est aussi futile qu’impossible de chercher un élément distinct qui aurait participé définitivement à la genèse de mon premier roman. À mon avis, un bon écrivain est un voleur, ou un recycleur. Mon influence première, c’est le quotidien. Je vis des choses, les gens me racontent leurs expériences, et je leur annonce que je vais voler ce bout de leur vie, pour le faire mien. Au-delà des expériences vécues, tout ce que je consomme culturellement participe au royaume fictif que mon imagination façonne à coups de matériel recyclé.

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Tout ça pour dire qu’en fait, c’est King Kong Théorie qui est à la base de mon roman Le prix de la chose. Et que plus largement, Virginie Despentes a changé ma vie.

Entrevue avec Virginie Despentes - Broadly

Je travaillais pour le bulletin de nouvelles VICE du jour à l’époque où VICE a lancé la plateforme féministe Broadly. Une des premières entrevues diffusées voyait l’auteure s’allumer un joint et raconter que, dès qu’une fille lui disait que Baise-moi avait changé sa vie, elles allaient inévitablement discuter de leurs viols. La capsule parlait surtout de Baise-moi, le premier roman de Despentes, d’une violence sexuelle si frappante que son adaptation cinématographique a été interdite de diffusion en France. Les influences punk, la candeur, le joint, l’historique lourd : j’étais en amour. J’ai acheté Baise-moi, je l’ai dévoré, ensuite j’ai lu King Kong Théorie, et ma vie était à tout jamais changée.

Mon rêve d’enfance – publier un roman – s’était estompé face à la réalité et à mon manque apparent d’imagination. Après avoir été exposé aux idées de Despentes, un torrent d’inspiration m’a frappé. Les livres importants ont cette capacité contradictoire de vous transformer en confirmant fermement qui vous étiez depuis toujours.

Dans King Kong Théorie, Despentes aborde la prostitution comme un des rares domaines où les femmes, un peu partout, peuvent s’épanouir professionnellement sans être sous la tutelle imposée des hommes, jusqu’à ce que ceux-ci, souvent clients, cherchent à punir celles qui osent faire de leurs corps ce qu’elles souhaitent. Elle cite une auteure américaine controversée qui parle du viol comme une réalité terrible, mais inaliénable avec laquelle les femmes doivent vivre. Et son premier paragraphe est une ode aux marginaux, aux rebelles, aux exclus, aux laiderons, aux trop grosses, un appel criant à une solidarité punk qui a immédiatement conquis mon cœur.

Je ne possède pas mes livres préférés : mes bibliothèques sont composées de vides ponctuels, là où je décide de prêter un bouquin indispensable à un ami. T’as pas lu L’énigme du retour de Laferrière? Tiens, prends-le. Rends-le éventuellement ou jamais. Mais t’en as besoin, maintenant. Ainsi, Baise-moi et King-Kong Théorie ne se trouvent pas dans ma chambre. Il en est ainsi des géants ; ils sont invisibles.

Passé l’euphorie de mon premier lancement, retour à la normale, à la grisaille, et mon éditrice me convoque pour me parler de mon deuxième manuscrit. Il est bien, il a besoin de plus de travail, d’ailleurs, tu devrais lire Vernon Subutex. Je la quitte, je l’achète, je le dévore, j’achète la suite, je lis aussi Teen Spirit. Je vois dans Despentes une guide spirituelle, dans le sens qu’elle tient la lanterne qui me permet de distinguer ces choses qui m’habitent depuis toujours, mais que jusqu’ici je n’avais pas encore nommées ou que jusqu’ici il m’était impossible de décrire avec autant de justesse et d’intelligence.

Ma vie est ponctuée de lectures transformatrices. Amélie Nothomb qui m’initie à la lecture même. Michel Onfray qui me fait porter un regard critique sur la domination occidentale et qui me fait découvrir les cyniques. Philip Roth, un reflet fidèle du juif laïque nymphomane dans une famille dysfonctionnelle. Dany Laferrière, qui intègre et exploite à merveille des notions d’exil, de sexe, de paresse, d’amour des mots, de café.

Et il y a Despentes, que je découvre à l’aube de ma trentaine, qui est capable de décrire avec une justesse déchirante le déroulement précis d’un monde qui s’écroule. Sans elle, mes élans littéraires seraient peut-être restés au stade embryonnaire, des petits efforts abandonnés après les premières embuches. Suite à elle, en tant qu’auteur, j’existe, éternellement dans son ombre. Et en tant que lecteur, j’exulte, sous la chaleur réconfortante de sa lumière unique.

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