Pornographie

La porn, c'est pas comme les licornes

Une chronique 18 ans et plus.
Courtoisie

J’ai, à plusieurs reprises, tenté ma chance avec la porno dans le passé, avec chaque fois l’impression de me ramasser dans l’arrière-boutique d’une boucherie avec une fringale quand, dans le fond, je voulais aller au restaurant. Il faut dire que j’ai découvert sur le tard qu’il existait une chose telle que la sous-catégorie «female-friendly», noyée parmi plusieurs dizaines d’autres d’ailleurs, comme «rough sex», «asian» ou «teen» (qui serait le mot-clé le plus recherché sur les sites porno). Mais oui, suis-je bête! Nous, les femelles, avec nos cerveaux un peu différents des autres humains normaux, avons besoin d’un contenu spécifique à notre «condition».

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Selon les statistiques de Pornhub, 26% des utilisateurs seraient en fait des utilisatrices. J’avoue que ce chiffre me jète un peu en bas de ma chaise. Après, il est difficile de savoir la proportion de tous les vidéos regardés qui le seraient effectivement par des femmes. Mais la question que je me pose surtout c’est: est-ce que ces femmes regardent uniquement de la porno «female-friendly»?

En fait, la simple existence de cette sous-catégorie laisse à penser qu’il existe un problème avec le reste des catégories. Maintes et maintes critiques ont déjà pointé le fait que les vidéos hétéros tournent essentiellement autour de fantasmes non seulement masculins, mais le plus souvent dégradants, voire violents. C’est pourquoi des campagnes de prévention des agressions sexuelles telles que Ni viande ni objet tentent d’envoyer le message qu’il ne faut pas reproduire ce qu’on voit dans le contenu pornographique mainstream: don’t do this at home! En effet, sur deux des affiches de cette campagne lancée l’année dernière, on peut lire «La porn, c’est comme les licornes… ce n’est pas la réalité». Or, je pense que non seulement que la porno est au contraire un reflet de la réalité, mais que ce type de message est délétère pour la lutte féministe. Voici pourquoi.

La porno: une industrie d’exploitation sexuelle

Tout d’abord, puisque l’on parle de films, et non de dessins animés, de vraies personnes sont employées dans l’industrie de la pornographie. Ces personnes, contrairement aux licornes, sont bien réelles. Et, selon de nombreux témoignages, il semblerait qu’il ne s’agisse pas d’un travail «comme les autres», au sens où il marque de façon durable les personnes qui en ressortent. Jessica raconte que la seule différence qui existait entre un viol et son travail était l’argent. La carrière moyenne d’une actrice porno ne dure généralement que de 6 à 18 mois.

Ces personnes, contrairement aux licornes, sont bien réelles.

Selon le documentaire Hot girls wanted, disponible sur Netflix, une tendance populaire à l’heure actuelle dans l’univers de la porno serait les fellations forcées (forced blow jobs), c’est-à-dire du sexe oral tellement extrême que la femme en vient à vomir. Environ 40% du contenu pornographique montrerait de la violence envers les femmes. En 2014, les sites de porno abusive recevaient plus de 60 millions de clics par mois. J’ai honnêtement eu beaucoup de mal à dormir après le visionnement de ce documentaire. La scène la plus perturbante est celle où l’on voit une jeune féministe se retrouver à faire (ou recevoir?) une fellation forcée. Belle Knox a été médiatisée en 2014 pour avoir affirmé publiquement faire de la pornographie amateur pour payer ses études. Alors qu’elle plaidait dans ses entrevues que ce métier était source d’empowerment pour elle, la scène ressemble davantage à un viol.

La porno influence nécessairement la sexualité

Non seulement l’industrie de la pornographie emploie et traumatise de vraies personnes, mais penser qu’il suffit de dire à l’audience de ne pas reproduire ce type de scènes violentes dans la vraie vie me semble aussi utile que d’affirmer qu’il suffit de le vouloir pour ne pas se laisser influencer par la publicité. Non non non, aucun lien entre le bombardement quotidien de milliers de messages selon lesquels nous serions plus épanouis comme humains avec tel ou tel objet et l’état de notre carte de crédit ou encore celui de la planète. Aucun lien non plus entre la violence du contenu pornographique et ces histoires qu’on ne supporte plus d’entendre d’amies qui se sont fait étrangler, tirer par les cheveux ou traiter de salope lors d'un one-night stand.

Une étude réalisée auprès de 487 étudiants américains montre que plus ils écoutent de pornographie, plus ces jeunes sont susceptibles de demander à leur partenaire de poser certains gestes vus dans ces vidéos. Ces résultats ne sont pas particulièrement surprenants: on peut facilement imaginer que les spectateurs se masturbent en regardant ces images. Elles deviennent donc forcément liées à leur sexualité. On ne peut pas faire semblant qu’il existe une séparation entre les deux mondes: le monde de ce que l’on regarde en se masturbant et le monde de nos fantasmes avec un ou une partenaire. Et en Australie, 80% des adolescents âgés entre 15 et 17 auraient déjà été exposés à plusieurs reprises à des scènes dites hardcore

Les effets se font si intensément ressentir qu’il existe maintenant des ressources en ligne et des application pour «arrêter» la pornographie, comme on essaie d’arrêter l’alcool ou la drogue. Les personnes qui présentent une dépendance rapportent qu’elles ont des images pornographiques invasives pendant les relations sexuelles, qu’elles se mettent à préférer ce type de contenu au sexe avec un partenaire réel, que leur libido et leur sensibilité baissent et que leurs relations sont affectées.

La porno reproduit et maintient la domination masculine

Si la pornographie influence nécessairement la sexualité de son audience, les idées qui y sont présentées ne sortent pas de nulle part. Elles n’ont pas été parachutées d’une contrée extra-terrestre et misogyne! En ce sens, il serait plus juste de dire que ce type de contenu perpétue les rapports de domination dans la sexualité plutôt qu’il ne les causent. En effet, d’où sort l’idée qu’il est excitant de voir une fille s’étrangler sur un pénis? S’il vient à l’esprit de certains producteurs de tourner de telles scènes, c’est que ces fantasmes et ces pratiques existent déjà dans une certaine mesure. La pornograhie est en le reflet grossissant. Comme le dit élégamment Robert Jensen, dans son livre Getting off, «la pornographie, tel un miroir, nous montre comment les hommes voient les femmes (traduction libre)». Ce reflet des rapports sociaux d’une génération est transmise à l’autre, alors que les jeunes sont socialisés à une sexualité abusive envers les femmes.

Si la pornographie influence nécessairement la sexualité de son audience, les idées qui y sont présentées ne sortent pas de nulle part.

Refuser de s’attaquer à cette industrie, en se contentant d’espérer pouvoir faire du damage control, c’est renoncer à prendre d’assaut l’un des piliers actuels de la domination masculine. C’est penser que l’on peut mettre un plaster sur un cancer. Si elles rêvent réellement d’un monde égalitaire, les féministes doivent oser des objectifs ambitieux. Elles doivent oser dénoncer l’industrie de la pornographie.

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