Islamophobie

Censurez-moi, s’il vous plait !

Carnets de guerre culturelle
Photo: Kristina Flour

Il y a un mois, un Euro-québécois est entré dans une mosquée, à Québec. Armé. Il a tué Ibrahima Barry, Khaled Belkacemi, Karim Hassane, Azzedine Soufiane, Mamadou Tanou Barry, Aboubaker Thabti. Une septième victime est toujours dans le coma, depuis l’attentat.

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Honnêtement, tout cela devient franchement ridicule et obscène. Plusieurs chroniqueurs très bien positionnés dans les médias québécois ont fait de la critique de l’islam(isme) leur fonds de commerce. Il n’y a là rien d’étonnant. Le Canada est en guerre contre l’islam(isme) depuis au moins 15 ans. Or, toute guerre produit ses images de barbares que l’on déshumanise, dans ce cas pour justifier leur extermination par nos «bombes intelligentes».

À y regarder de plus près, on constate pourtant que les textes de ces chroniqueurs leur offrent autant d’occasions de critiquer la gogauche-multiculturaliste-diversitaire-postmoderne-uquamienne, qui serait une alliée objective (les «idiots utiles») de l’islamisme totalitaire et meurtrier. On en vient même à ne plus savoir qui est l’ennemi principal de ces chroniqueurs : l’islam(isme) ou les progressistes. Les deux semblent indissociables.

On en vient même à ne plus savoir qui est l’ennemi principal de ces chroniqueurs : l’islam(isme) ou les progressistes.

Curieux jeu de miroir

Or, si les «islamo-gauchistes» de la «gogauche» sont des «idiots utiles» parce qu’ils font le jeu des islamistes par leur tolérance pour la diversité, pourquoi ces chroniqueurs ne seraient pas eux aussi des «idiots utiles» de la xénophobie et de l’islamophobie, voire d’un terroriste attaquant une mosquée à Québec? Pour ces chroniqueurs, les «idiots utiles», ce sont les autres. Jamais eux. Étrange.

Autre paradoxe : ils ne se privent pas pour insulter les progressistes, mais voient toute critique à leur égard comme un déni du droit de critiquer l’islam(isme) et une tentative de censure dont ils seraient victimes. Ils jonglent alors avec des termes lourds de sens : «nouveaux curés», «bâillonner», «excommunier», «procès en sorcellerie», «diabolisation», «intimidation idéologique», «lynchage» et «terrorisme intellectuel» (pourquoi pas). Ils s’associent à des victimes de «fatwa», comme Salman Rushdie, pour donner une touche de réalisme à leur identité imaginaire de résistants et de dissidents. Ils peuvent donc insulter les «islamo-gauchistes» au nom du droit au débat, mais toute critique à leur égard relève de la censure, du lynchage. Curieux.

Ces chroniqueurs prétendent à la fois être censurés et ne pas être islamophobes. Or, ils signent des dizaines de textes par année critiquant l’islam(isme). Au mois d’août dernier, le Journal de Montréal a publié — en deux semaines — sans doute plus de chroniques dénonçant le burkini qu’il y a eu de femmes le portant au Québec (jusqu’à 3 chroniques contre le burkini publiées la même journée!). De la censure, vraiment?

Qui est victime d’un attentat?

Ce cirque se poursuit depuis des années. Ces chroniqueurs prétendent qu’il serait interdit au Québec de débattre de l’islam(isme), de l’immigration, de valeurs québécoises (idée relayée en France par Le Figaro, le 21 février : «Le Canada songe à interdire toute critique de l’Islam»). Or, les partis politiques et les médias d’ici débattent de ces sujets régulièrement, depuis des années, et encore plus à chaque élection.

La situation est devenue franchement indécente après l’attentat de Québec. Plusieurs de ces chroniqueurs y sont allés d’un texte pour exprimer leur peine ou dénoncer cette attaque. Mais tout de suite après, ils ont à nouveau aligné des chroniques où ils se présentaient comme les victimes du débat qui a suivi ce massacre. Oublié, donc, l’attentat à la mosquée et les victimes musulmanes : les vraies victimes, ce sont nos chroniqueurs vedettes.

Oublié, donc, l’attentat à la mosquée et les victimes musulmanes : les vraies victimes, ce sont nos chroniqueurs vedettes.

Vous devriez chercher, par curiosité, les chroniques expliquant ce que l’immigration musulmane apporte de bien au Québec (ou en France), selon ces chroniqueurs qui refusent de se dire islamophobes et qui critiquent la notion même d’islamophobie. Ne vous méprenez pas, il y en a. On y explique que l’immigration musulmane apporte des musulmans et des musulmanes qui pensent la même chose que ces chroniqueurs, au sujet de l’islam(isme). Ces derniers s’associent ainsi à des musulmanes et à des musulmans victimes de l’islam(isme), ce qui ajoute une couche à leur identité fantasmée de pourfendeurs de l’ordre en place.

Il leur est bien utile de se présenter comme des victimes d’une censure imaginaire, car cela leur permet de jouer aux courageux dissidents ou résistants qui oseraient défier la tyrannie et révéler la vérité.

Post-dissidence

À ce compte, je demande qu’on me censure, qu’on m’excommunie, qu’on me lynche, et plus vite que ça! Car j’aurais alors une chronique dans un journal de masse, peut-être une ou deux émissions de radio et de télévision. J’aurais possiblement un poste de correspondant à Paris, pour un quotidien qui n’est pourtant pas si riche. Je pourrais traiter les autres de «victimaires», tout en me présentant comme une victime des «nouveaux curés».

Je m’enivrerais en jouant au dissident, au résistant. Mais ce sera une post-dissidence factice et mondaine, une dissidence caviar. Un peu comme si Alexandre Soljenitsyne avait été condamné à être correspondant pour la Pravda à la Havane (quel exil!), ou Jean Moulin chroniqueur au Figaro (dur, dur…).

Ces chroniqueurs méprisent la «gogauche» en manque d’une classe ouvrière qu’elle aurait remplacée par les «Autres» : femmes, homosexuels, musulmans, etc. Ce serait même pour cela que la gauche politique perd ses élections (thèse qui évite de réfléchir plus avant au jeu électoral).

Or, ce sont ces chroniqueurs qui sont en déficit, en manque de vrais tyrans contre qui s’élever comme de vrais résistants et de vrais dissidents.

Leur Joseph Staline, c’est Justin Trudeau.

Leur Pol Pot, c’est Philippe Couillard.

Leur Mein Kampf, c’est la charte des droits.

Leur goulag, c’est l’UQAM.

Et leur maquis, c’est un Journal de Montréal ou un poste de correspondant à Paris.

En effet, ils sont bien à plaindre. Voilà les vraies victimes de nos temps postmodernes, car ces post-dissidents sans vrais tyrans ont finalement l’air plutôt ridicules. Si seulement ils pouvaient proposer une minute de silence, pour souligner leur tragique condition. Mais c’est trop leur demander.

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