Islamophobie

«Faux prophètes» : Haroun Bouazzi réplique à Lise Ravary

Le Journal de Montréal ayant refusé de lui accorder un droit de réponse, le coprésident d'AMAL-Québec s'exprime dans Ricochet.
Maxime Couillard

À la suite de l’appel téléphonique que j’ai reçu du Premier Ministre du Canada, M. Justin Trudeau, le 22 février dernier pour parler d’islamophobie, Mme Lise Ravary a trouvé bon de me consacrer sa chronique du Journal de Montréal et du Journal de Québec. Sans jamais avoir pris la peine de communiquer avec moi, elle se livre à une attaque en règle intitulée «Les faux prophètes».

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Elle commence par mettre en doute ma sincérité dans la défense de la laïcité en prétextant mon opposition à la charte des valeurs proposée par le Parti québécois en 2013. Elle sait pourtant bien que je n’étais pas seul à penser que pour défendre une vraie laïcité, il fallait s’opposer à la charte. D’autres partageaient mon avis, notamment la Ligue des droits et libertés, le Barreau du Québec, la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ), Jacques Parizeau et … Mme Ravary elle-même.

Elle parle ensuite de moi comme d’un «leader communautaire autoproclamé». Pourtant, on s’évertuerait en vain à trouver une seule citation où je me présenterais comme un «leader de la communauté musulmane». Je parle au nom d’AMAL-Québec, Association des Musulmans et des Arabes pour la Laïcité au Québec, dont je suis le coprésident, et nous rappelons sans relâche qu’il n’existe pas «une» communauté musulmane, vision obtuse et essentialisante des Québécois-es de confession musulmane, mais bien DES communautés musulmanes. AMAL-Québec est un courant de pensée citoyen parmi d’autres, au sein de la société civile québécoise et c’est en son nom que je donne quotidiennement des conférences et des interviews, que je participe à des commissions parlementaires, que je suis consulté par nos gouvernements, etc. Cette position est lourde de responsabilités, que je prends très au sérieux. C’est ma contribution à la justice sociale au sein de ma nation québécoise et c’est ce travail qui a été reconnu par la CDPDJ en décembre 2015.

Mme Ravary fait ensuite allusion à ma critique de la campagne «Ensemble, nous sommes le Québec» que j’ai jugée «assimilationniste» et «négationniste». J’assume pleinement mes propos. Elle oublie au passage d’informer ses lecteurs que nous étions nombreux et nombreuses dans la société civile québécoise à être choqué-e-s par la faiblesse du travail du gouvernement en matière de lutte contre le racisme. Le texte collectif intitulé «Le gouvernement doit cesser de se moquer de la diversité» en fait foi.

Plus loin Lise Ravary s’offusque du fait que j’aie utilisé le mot «catastrophique» pour qualifier le niveau de l’islamophobie au Québec. Elle oublie, là encore, de préciser à ses lecteurs que j’étais en train d'établir une liste des actes islamophobes répertoriés dans les médias, allant des agressions contre des musulmanes dans la rue, aux mosquées vandalisées, en passant par les impacts de balles réelles sur une boucherie halal ou une école. Ce n’est pas l’utilisation du mot «catastrophique» mais plutôt la souffrance des victimes qui aurait dû émouvoir Mme Ravary.

Ce n’est pas l’utilisation du mot «catastrophique» mais plutôt la souffrance des victimes qui aurait dû émouvoir Mme Ravary.

Plus loin encore, elle semble gênée par une réflexion que j’avais exprimée concernant la complémentarité entre les courants «réformistes» et «révolutionnaires». Une journaliste comme Mme Ravary, qui connaît l’histoire des diverses luttes pour la justice sociale, ne peut ignorer que dans tous ces combats coexistent plusieurs courants. Certains qui privilégient la négociation avec les institutions pour obtenir des réformes profondes (ceux dont je me revendique, l’école de Martin Luther King par exemple), d’autres qui préconisent la voie de la confrontation (l’école de Malcolm X). On peut penser que Martin Luther King n’aurait pas obtenu les mêmes réformes pour l’égalité si Malcolm X n’avait pas existé.

Enfin, en s’appuyant sur une interview qui date de 4 ans, Lise Ravary sous-entend que je minimiserais les crimes d’honneur, voire les violences faites aux femmes. En réalité je disais, en résumé, que la surmédiatisation des drames familiaux enregistrés sous le label de crimes d’honneur nuisait à la lutte contre les violences faites aux femmes en général. La preuve? Depuis le crime atroce commis dans la famille Shafia en 2009, un crime dont Mme Ravary parle souvent, pas loin d’une centaine de femmes ont été tuées par un membre de leur famille au Québec. Combien de chroniques Mme Ravary leur a-t-elles consacrées? Est-ce donc que les violences faites aux femmes méritent davantage d’être condamnées lorsqu’elles surviennent dans des familles musulmanes? Est-ce que les informations doivent être formatées pour correspondre à un script islamophobe préétabli afin de provoquer l’intérêt?

Est-ce donc que les violences faites aux femmes méritent davantage d’être condamnées lorsqu’elles surviennent dans des familles musulmanes?

Notons que tout au long de son texte, Mme Ravary fait usage d’un stratagème lexical peu subtil pour m’attribuer des comportements suspects et pour diriger le lecteur vers une théorie du complot. Par exemple, je n’échange pas avec les élu-e-s, je me «vante». Je ne participe pas à un débat public, je m’«immisce». Elle va plus loin et me dit «confus» «contradictoire» et même «diffamatoire» sans pouvoir nous dire qui ou quoi je diffame ou confonds. Ce sont les mêmes procédés que ceux utilisés par les mouvances antisémites au fil de l’histoire pour créer l’image d’un «Juif fourbe».

Contrairement à la chronique de Mme Ravary, la réplique que j’écris ne sera pas partagée dans les réseaux haineux et suprématistes dont l’agressivité croît sans cesse lorsqu’ils s’imaginent avoir décelé des preuves du fameux complot musulman. Ma réponse ne fera pas non plus se rétracter Fatima Houda Pépin qui, ayant partagé la chronique, a sombré dans les propos haineux en me comparant à un cancer. Ma réplique à Lise Ravary ne sera même pas publiée dans les colonnes de son journal, puisque celui-ci n’a pas voulu m’accorder un droit de réponse.

Continuons pourtant à espérer que les chroniqueurs-ses de l’un des journaux les plus lus au Québec soient conscient-e-s de la responsabilité professionnelle et sociale qui leur incombe. Comment Mme Ravary en est-elle arrivée à faire preuve d’un manque d’éthique aussi flagrant? À quel jeu joue-t-elle?

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