Journée internationale des femmes

Le repos des guerrières

En ce 8 mars, Céline Hequet fait la grève des femmes.
Photo: Roya Ann Miller

En ce 8 mars, dans le cadre de la journée internationale des femmes, un appel à la grève a été lancé à travers une trentaine de pays. Les Argentines en profiteront par exemple pour dénoncer les féminicides qui ont lieu dans leur pays. #VivasNosQueremos. Nous nous voulons vivantes. Au quatre coins du globe, des femmes refuseront d’aller à leur travail salarié, mais aussi de faire du travail émotionnel (notamment de rassurer des hommes au sujet du fait que non non non, le patriarcat ce n’est pas eux), de s’occuper des enfants, de faire à manger, du ménage, des courses, de se forcer à sourires, de flirter, de se maquiller, de se raser les jambes.

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Parce qu’à mesure que le temps passe, mais que les revendications restent les mêmes, les femmes s’épuisent. Et si elles sont lasses de servir de repoussoir aux hommes, la situation de celles qui s’en plaignent (autrement appelées «les féministes») est encore plus accablante. Loin d’avoir lieu uniquement sur les réseaux sociaux, la véhémence des dominants exprime la résistance de ceux qui savent qu’ils vont y perdre au change. Et cette véhémence à l’endroit des femmes finit par percoler au plus profond de leur être.

Abdication ou confrontation

Plus on est féministe, plus on s’attarde aux inégalités entre les sexes. Et plus on les voit partout, plus on revendique, plus on subit de backlashes et d’attaques, plus on devient encore davantage féministe, plus le monde - un monde fait pour et par les hommes - devient insoutenable.

Au début, on commence par se rendre compte que l’on a moins d’espace de parole. On s’aperçoit à quel point on s’auto-censure chaque fois que l’on n’est pas absolument certaine de l’extrême pertinence de nos interventions. Puis, on prend conscience que beaucoup d’hommes, eux, ne s’inportunent pas de répéter ce qui a déjà été dit, voire de se réapproprier sans gêne aucune les idées de quelqu’une. Et quand on décide finalement de la prendre, cette parole - malgré la voix qui tremble -, c’est pour la voir trop souvent coupée. Sans parler du fait que lorsqu’on l’utilise pour dénoncer la situation des femmes, elle est fréquemment tournée au ridicule. Ils ne se demandent pas s’ils n’ont jamais observé ces choses parce qu’ils n’ont pas à les subir. Ils refusent de faire cet effort d’écoute et d’empathie, car il se conclurait probablement sur la nécessité de se disempowerer, de renoncer à des privilèges. Alors ils préfèrent se dire qu’on exagère.

Et c’est à force d’expliquer, d’illustrer, de contre-argumenter et surtout, de répéter, qu’on s’épuise. Non seulement on s’épuise, mais on finit par se demander si le problème est bien qu’ils n’ont pas compris. Ne serait-ce pas plutôt qu’ils n’ont aucune envie de changer cet ordre social qui les sert si bien?

Ne serait-ce pas plutôt qu’ils n’ont aucune envie de changer cet ordre social qui les sert si bien?

Puis finalement, c’est cette main qui nous touche la cuisse pour nous parler qu’on ne supporte plus. Cette explication paternaliste sur notre propre sujet de recherche. Cette insistance pour avoir nos coordonnées malgré le désintérêt affiché. Ce panel entièrement masculin. Alors on dévie de la stratégie de «sensibilisation», qui se révèle d’elle-même aussi absurde que drainante, et on se dit qu’il n’y aura pas vraiment d’autres options que l’abdication ou la confrontation directe.

Grève des femmes

Alors aujourd’hui, non, vraiment, je ne répondrai pas gentiment à ce petit vieux qui me catcall sous prétexte qu’il est sénile, je le regarderai avec écoeurement comme tous les autres. Je n’expliquerai pas patiemment à qui que ce soit l’importance de la discrimination positive et des quotas, je me contenterai de l’exiger. Je ne donnerai pas de leçon gratuite de matérialisme à la 46 000e personne qui dira que les féministes divisent LA lutte, je me contenterai de démolir son texte. Je ne répondrai à aucune des demandes de message venant de garçons sur Facebook, même ceux qui visent à me féliciter pour mes textes, parce que j’ai appris à mes dépends que ces messages sont rarement désintéressés et que les tentatives polies de clore les conversations fonctionnent tout aussi rarement. Je ne cacherai pas mes cicatrices de boutons avec du fond de teint pour plaire à tous ces gens qui en veulent plus à mon cul qu’à mes idées. Je n’irai pas aux nouvelles de ce parent malade qui veut qu’on prenne soin de lui, alors que lui-même n’a jamais pris soin de qui que ce soit. En fait, je ne répondrai à aucun besoin d’homme aujourd’hui et on verra bien si la situation des femmes n’est qu’une simple discrimination ou si elle n’est pas, plutôt, une exploitation.

Je n’expliquerai pas patiemment à qui que ce soit l’importance de la discrimination positive et des quotas, je me contenterai de l’exiger.

On verra si le monde des hommes sera tout aussi merveilleux quand les femmes ne seront plus là pour les assister. Je pense qu’une couple de PDG trouveront moins glam d’aller donner des ordres avec un col de chemise tout fripé. Que plusieurs profs d’université jugeront peu commode d’avoir à interrompre la rédaction de leur prochain article d’envergure internationale pour aller chercher les enfants à la garderie. Et quelques maris frustrés seront encore plus frustrés de ne pouvoir se payer de services sexuels au retour du travail. Tout comme je pense que nous, les blanc.he.s, resterions plutôt pantois si tous les pays du tiers-monde arrêtaient soudainement de produire nos vêtements, nos jouets, nos minerais, notre coton, notre sucre et même, nos nounous...

Le 8 mars sera donc le jour de repos des guerrières: celles qui éduquent vos enfants, qui soignent vos vieux, qui ramassent vos bas, qui vous rassurent sur votre bonté égalitariste, qui vous procurent de la jouissance à sens unique, mais qui ont le malheur de faire remarquer que là, elles commencent à être un peu fatiguées.

Le 8 mars sera une journée de repos bien méritée pour cette moitié de l’humanité qui en a marre de torcher l’autre.

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