Journée internationale des femmes

Contrer le sexisme ordinaire

Plusieurs domaines restent encore majoritairement masculins. En voici quelques exemples, et ce que les femmes font pour les changer.
Photo: Inconnu

Si les femmes subissent violence et sexisme dans la sphère virtuelle, comme nous l’avons vu dans les dénonciations des derniers jours, plusieurs autres domaines de travail sont difficiles pour les femmes. Malgré tout, certaines s’organisent pour essayer de changer la donne, même si lutter contre le sexisme systémique reste un combat de tous les instants.

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Philosopher au féminin

«Ça se passe dans les dynamiques de groupe, en classe et informellement, et c’est même ancré dans notre cursus scolaire», affirme Genevière Dick, étudiante à la maîtrise en philosophie à l’Université de Montréal. Si un sexisme latent existe dans plusieurs domaines universitaires, la philosophie en est un particulièrement masculin. «On nous donne très peu de femmes philosophes à lire, notamment parce que pendant longtemps, et même encore aujourd’hui, on a de la difficulté à considérer les femmes comment étant "assez sérieuses" pour faire de la philosophie», explique la jeune étudiante. Elle affirme aussi que plusieurs philosophes étudiés tenaient des propos sexistes et dégradants à l’endroit des femmes. Mais, comme ils ont participé à créer la philosophie, on les étudie quand même. On peut ainsi penser à Thomas d’Aquin, par exemple («La femme est un être occasionnel et accidentel») ou à Kant («La femme ne sera toujours qu’un grand enfant»), pour ne nommer que ceux-là.

Mme Dick explique que même lors de contextes informels suivant une conférence (autour d’un verre par exemple), souvent, les hommes, qui se disent pourtant féministes, dominent le sujet de conversation, jusqu’à faire dos physiquement aux femmes, toujours minoritaires, tentant de s’intégrer dans le fil de discussion. «D’autres hommes le remarquent, mais n’agissent pas pour changer la dynamique alors qu’elle se produit», déplore la jeune femme.

Mme Dick explique que même lors de contextes informels suivant une conférence (autour d’un verre par exemple), souvent, les hommes, qui se disent pourtant féministes, dominent le sujet de conversation, jusqu’à faire dos physiquement aux femmes, toujours minoritaires, tentant de s’intégrer dans le fil de discussion.

Plusieurs groupes de femmes en philosophie existent au sein de différentes universités et ailleurs, comme la La Société des femmes en philosophie du Québec, qui se donne notamment le mandat de rassembler les femmes œuvrant en philosophie et/ou étant intéressées par la philosophie; de diffuser les travaux des femmes philosophes œuvrant dans tous les domaines de la philosophie, mais spécialement en philosophie féministe; de faire la promotion de la juste représentation des femmes dans les départements de philosophie des Universités, des Collèges et de faire du réseautage et de tisser des liens avec les femmes philosophes de la francophonie.

La Science, encore au «le»

Dans le cadre de la journée internationale des femmes, une journée d’échanges et de conférences était organisée par l’UQAM sur la place des femmes en sciences. L. Caroline Bergeron, doctorante en sémiologie et assistante de recherche à l'Institut de recherche et d'études féministes (IREF), s’y est notamment exprimé sur la misogynie du milieu des sciences. «C’est une véritable haine des femmes qui a façonné la tradition scientifique et à laquelle celle-ci à contribué à travers les siècles» raconte-t-elle lors de sa présentation.

Des citations du mathématicien Pythagore («Il y a un principe bon qui crée l’ordre, la lumière et l’homme. Il y a un principe mauvais qui crée le chaos, les ténèbres et la femme») à la perception des femmes ayant confiance en elles en termes d’arrogance et de prétention, en passant par le concept de misogynie comme chose qu'on doit palier plutôt que travailler à éradiquer, plusieurs combats restent à mener dans les sciences pour que les femmes s’y reconnaissent à part entière et égale.

«On pose le problème à l’envers. Ce n’est pas "quel est le problème avec les femmes" que l’on devrait poser, mais plutôt "quel est le problème avec notre société au complet", affirme Mme Bergeron. Non seulement il faut injecter, dans les programmes de formation, des contenus féminins, mais également féministes, proféministes, ainsi que de réels allié-es», ajoute-t-elle. Elle cite notamment des programmes éducatifs tels que celui des Scientifines, qui cherche à promouvoir «les sciences et la technologie auprès des jeunes filles de notre communauté afin de leur permettre de développer diverses compétences de vie et de contrer ainsi le décrochage scolaire et la pauvreté chez les femmes.»

On pose le problème à l’envers. Ce n’est pas "quel est le problème avec les femmes" que l’on devrait poser, mais plutôt "quel est le problème avec notre société au complet"

Hélène Lee-Gosselin, professeure titulaire et directrice de l’IFSEE de l’Université Laval, affirme quant à elle que «l’on surestime les progrès qui sont faits en matière d’équité salariale pour les femmes et de la place qu’on leur fait pour accéder à des postes supérieurs dans le milieu académique», témoignant à quel point elle entend souvent des femmes prétendre que leur dossier n’est pas assez garni en termes de publications et d’accomplissements pour le présenter afin d’obtenir des postes universitaires permanents.

Le "boys club" du droit

«Pour moi, c’est également une question générationnelle», confie une jeune avocate qui préfère garder l’anonymat. «Les avocats plus vieux, en majorité des hommes blancs, occupent plus souvent des postes de partenaires et participent à reproduire un "boys club" évident au sein des gros cabinets», dit-elle. Elle observe aussi que malgré qu’une majorité écrasante de femmes étudient le droit, ce sont néanmoins les hommes qui grimpent le plus rapidement les échelons hiérarchiques au sein des cabinets.

Les avocats plus vieux, en majorité des hommes blancs, occupent plus souvent des postes de partenaires et participent à reproduire un "boys club" évident au sein des gros cabinets

Le Forum des femmes juristes de l’Association du Barreau canadien (ABC) tente depuis sa création en 1974 de promouvoir les femmes, dans leurs droits comme dans le milieu. Malgré que cette année marque la première de l’histoire de l’ABC où un plus grand nombre de femmes que d’hommes y sont inscrites, «les revendications faites depuis les années 90, lors de la sortie du rapport Wilson, sont encore bien d’actualité», confie l’une des anciennes présidentes du Forum des femmes juristes ayant exercé la profession pendant de nombreuses années. Le rapport Wilson établissait «que les femmes sont embauchées avec réticence; qu’elles sont restreintes dans les opportunités professionnelles; qu’elles sont moins aptes à être promues ou à devenir associées; qu’elles gagnent moins d’argent que leurs confrères de la gent masculine; que la profession accommode rarement les besoins spécifiques de celles qui ont des enfants; qu’elles subissent du harcèlement sexuel; et que les femmes issues de communautés culturelles vivent cette discrimination à un degré encore plus élevé.»

Le dernier rapport sur la situation de l’emploi chez les jeunes avocats du jeune barreau de Montréal témoigne par ailleurs que «bien qu’il y ait probablement eu des progrès dans les dernières décennies, on ne peut pas affirmer que les conditions professionnelles des jeunes avocates soient maintenant parfaitement égales à celles de leurs confrères. Il reste du chemin à parcourir.» Le rapport évoque plusieurs statistiques par rapport au genre dans la profession, telles que «relativement moins d’avocates avec des revenus individuels supérieurs à 90 000 $ (14,1 % c. 19,6 %); relativement moins d’avocates qui ont fait leur stage de formation professionnelle dans les grands cabinets de 100 avocats et plus (6,2 % c. 9,6 %); relativement moins d’avocates qui ont reçu des offres d’emploi à la fin de leur stage (48,8 % c. 40,4 %).»

Le Bareau du Québec tente, par la création du projet Justicia en 2011, de revendiquer, au sein des cabinets participants, de meilleures conditions de travail pour les femmes.

«Il faut d’abord que ça vienne des cabinets eux-mêmes, pour ne pas qu’ils reproduisent le "boys club" et qu’ils aient une sensibilité à la place et l’équité des femmes. Ça tend à changer avec les cabinets plus jeunes, mais ce n’est pas gagné», dit la jeune avocate.

La majorité théâtrale

Quels types de rôles offre-t-on aux femmes sur nos planches au Québec? Combien de femmes auteures de théâtre monte-t-on, dont les directions artistiques lisent et choisissent des textes de femmes pour leurs institutions et acceptent qu’ils soient mis en scène? Pas assez, selon le très récent collectif Femmes pour l’Équité en Théâtre (F.E.T.), qui regroupe 150 femmes œuvrant dans le milieu du théâtre.

Encore à ses balbutiements, le F.E.T. revendique entre autres auprès du Conseil des arts et des lettres du Québec (CALQ) de faire de la parité hommes-femmes, chez les auteur.e.s et les metteur.e.s en scène un critère d’évaluation lors de l’attribution de fonds publics aux lieux de diffusion, tant pour les productions maison, que pour les œuvres diffusées; d’attribuer les fonds nouvellement disponibles au fonctionnement de manière paritaire entre les compagnies dirigées par des hommes et celles dirigées par des femmes et de créer des prix soulignant le travail exceptionnel des créatrices en théâtre,afin d’augmenter le rayonnement des femmes.

Selon les statistiques compilées par le F.E.T. pour la saison théâtrale en cours au Québec, 101 textes d’hommes sont montés, contre 35 de femmes. 90 hommes font des mises en scène, contre 46 femmes qui en font cette année.

Selon les statistiques compilées par le F.E.T. pour la saison théâtrale en cours au Québec, 101 textes d’hommes sont montés, contre 35 de femmes. 90 hommes font des mises en scène, contre 46 femmes qui en font cette année.

Quelques exemples

Un nombre infini de milieux et de contextes exercent du sexisme ordinaire, que ce soit en coupant la parole aux femmes lors de discussions, parfois même inconsciemment, signe que le phénomène et latent et systémique, ou en traitant les femmes différemment dans un contexte professionnel (commentaires sur son comportement, son apparence physique, ses humeurs), par exemple. Le traitement des femmes racisées, autochtones, LGBTQ fait également partie de cette large problématique.

Néanmoins, des femmes s’organisent et font une prise de conscience essentielle et nécessaire face à leurs milieux. Changer un système, ainsi que des comportements, ne se fera pas demain la veille alors que le traitement genré de nos sociétés est ancré dans toutes les sphères (même chez des personnes se disant elles-mêmes féministes), mais comme l’a dit la philosophe Elsa Dorlin, «ce ne sont pas nos différences qui nous immobilisent, c’est le silence.»

Quelques exemples d’ouvrages à lire sur le sujet :
  • Femmes et pouvoir : les changements nécessaires, de Pascale Navarro (Leméac, 2015)

  • Les Crocodiles, de Thomas Mathieu (Lombard, 2014), tiré du très bon tumblr que l’on peut consulter ici.

  • Les filles en série, de Martine Delvaux, (Remue-Ménage, 2013).

  • Femmes, races et classe, d’Angela Davis (Paperback, 1983)

  • Politique des sexes, de Sylviane Agacinski (Seuil, 2009)

  • Women in the geosciences, sous la direction de Mary Anne Holmes, Suzanne OConnell et Kuheli Dutt (Wiley, 2015)

  • Un corps parfait, d’Eve Ensler (Denoël, 2007)

  • Tainted Witness, de Liegh Gilmore (Columbia University Press, 2017)

  • Talking from 9 to 5 : Women and men at work, de Deborah Tannen (Paperbacks, 2001)

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