Lectures

À cet ami végane qui a changé ma vie

Découvrir le véganisme par les livres.
Photo: Annie Spratt

Le bar Auprès de ma blonde a été l'hôte d'innombrables soirées festives arrosées, de premiers rendez-vous coquins et d'adieux touchants. Mais l'adieu a rarement été aussi déchirant que celui que nous réalisions en cette soirée glaciale de février, alors que nous disions au revoir à Shane et Amélie, un couple qui se dirigeait vers l'Australie natale du mari après avoir passé près d'une décennie dans le Québec de l'épouse.

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La première fois que j'ai rencontré Shane, c'était dans ce bar même. À l'époque, il avait des dreads et jouait du drum, et Amélie s'absentait souvent de ces soirées amicales, pour cause d'études en médecine qui nécessitaient toute son attention et son énergie. Au fil des années, j'ai appris à les connaître, et Shane et Amélie m'ont même offert un repas végétalien sur leur balcon lors d'un après-midi estival quelconque, à une époque où les soirées côtes levées étaient des moments forts de mes rapprochement fraternels. Gourmand, paresseux et toujours ouvert aux repas gratuits, j'ai mangé le plat préparé avec délice et intérêt presque folklorique, voire condescendant.

Je n'étais pas complètement étranger aux notions de végétarisme et de véganisme. Assez tôt dans son adolescence, ma sœur est devenue végétarienne, rompant ainsi avec la cuisine fortement carniste de ma mère. La compassion pour les animaux non-humains à l'origine de cette transition l'a poussée à devenir végane : son copain abandonne difficilement le fromage, mais leur bébé jouit d'un régime entièrement végétalien, et il pourrait difficilement être en meilleure santé ou plus épanoui. Il ne lit pas mais je le salue ici avec toute la révérence qu'on doit à un Dieu-soleil.

Bref, ces habitudes et ces idées ne m'étaient pas complètement inconnues, mais je suis façonné d'une drôle de manière : la réalité quotidienne n'affecte pas toujours mes décisions, mais mes lectures modèlent et altèrent le fonctionnement de mon cerveau. Ma capacité critique personnelle, je la dois à des lectures édifiantes comme «Le petit cours d'autodéfense intellectuel» de Normand Baillargeon ou encore aux essais de John Ralston Saul.

À la veille de leur départ, j'avais oublié que c'était Shane qui m'avait donné le livre «Animal Liberation» de Peter Singer, le philosophe qui a révolutionné le domaine de l'éthique animale il y a 40 ans. En me passant cet essai historique, Shane venait de changer drastiquement la trajectoire de ma vie. Le livre illustrait les pratiques horribles des laboratoires testant cruellement des produits chimiques sur des animaux et faisait un plaidoyer moral pour limiter leur souffrance : leur capacité reconnue à souffrir (ils sont aussi capables de bonheur, de dialogue, d'appréhension, ainsi que de liens familiaux et culturels forts) devrait interrompre notre propension continue à les torturer et les massacrer, pour le plaisir bien égoïste de nos papilles gustatives. La supériorité supposée des humains, caractérisée souvent par l'intelligence de ceux-ci, ne justifie en aucune manière le traitement abject auquel ces animaux sont soumis.

À la veille de leur départ, j'avais oublié que c'était Shane qui m'avait donné le livre «Animal Liberation» de Peter Singer, le philosophe qui a révolutionné le domaine de l'éthique animale il y a 40 ans.

J'ai évidemment approfondi mes lectures, affamé par cette quête éthique, par cette philosophie morale cohérente et complète qu'est le véganisme. J'ai lu un deuxième livre de Peter Singer, «The Ethics of What We Eat», qui comparait les conséquences individuelles et environnementales de nos choix alimentaires, et qui s'intéressait également au coût humain de l'industrie de la viande. Ce thème trouvait écho dans l'essai «Why we love dogs, eat pigs and wear cows» de Melanie Joy, illustrant les conditions horribles des employés d'abattoirs, souffrant souvent de syndromes post-traumatiques, lorsqu'ils ne sont pas tout simplement blessés gravement ou tués au boulot. Ensuite, je me suis intéressé au travail plus local de Martin Gibert et d'Élise Desaulniers, dont les essais «Je mange avec ma tête», «Vache à lait» et «Le défi végane 21 jours» continuent leur lancée internationale avec traductions et adaptations aux États-Unis et en Europe.

Ce thème trouvait écho dans l'essai «Why we love dogs, eat pigs and wear cows» de Melanie Joy, illustrant les conditions horribles des employés d'abattoirs, souffrant souvent de syndromes post-traumatiques, lorsqu'ils ne sont pas tout simplement blessés gravement ou tués au boulot.

C’est au cours de ces lectures, alors que je sortais tardivement du nid familial, que j’ai fait mon premier geste végétarien: attrapant par réflexe un morceau de steak lors de ma première épicerie solo, j’abandonnais aussitôt le morceau de cadavre sur le comptoir, laissant l’animal mort aux autres. Par souci de cohérence, et grâce à un accès de plus en plus facilité aux alternatives éthiques qui se présentent partout dans le monde, j’adopte un mode de vie de plus en plus végane en 2017.

Il faisait si froid ce soir-là. Certains des convives partaient, un à un dans la nuit frigorifiée de la métropole, alors que le restaurant accueillait notre cacophonie arrosée, le bruit collectif cachant à peine la douleur insondable de cette séparation. À bien des égards, Shane faisait depuis longtemps partie du noyau dur de ce groupe (un statut dont m'ont un peu privé mes années d'alcool triste et d'immaturité chronique) et il était difficile d'envisager de partir. Je voulais le remercier d'avoir fait partie de ma vie, mais il se faisait tard, les plus motivés n'étaient pas prêts à partir, et je me voyais mal attendre un câlin tardif à -20, alors je les ai salué rapidement, sommairement, me réconfortant dans l'idée qu'il est impossible d'adéquatement saluer quelqu'un qu'on aime à la veille de son départ. Doc véganes aux pieds, sac Matt et Nat à l’épaule, je quittais définitivement un homme que j’aimais tant.

Mais voilà, je me reprends : Shane, you changed my life, you funny, beautiful bastard.

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