Nationalisme

Québec solidaire à la croisée des chemins

Repenser le rôle de la gauche dans le paysage politique québécois
Photo: Mathieu Côté

La gauche parlementaire québécoise est à la croisée des chemins. Québec Solidaire vit actuellement une période de renouveau sans précédent dans sa courte histoire. Avec le départ de Françoise David et celui d’Andrés Fontecilla de ses fonctions de porte-parole, le parti est confronté à la nécessité faire des choix qui pourraient définir ses orientations pour les années à venir. Alors que Manon Massé et Gabriel Nadeau-Dubois lorgnent les postes de porte-paroles et que ce dernier aspire à représenter les électeurs de la circonscription de Gouin, il est urgent que les militants réfléchissent à l’avenir du parti afin de faire des choix avisés quant aux candidats qui auront à défendre ses positions et ses objectifs.

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Quelle est la nature des choix et des défis qui se présentent au parti? À mon avis, ces questions concernent à la fois la dimension stratégique du travail politique et la dimension éthique de la philosophie qui le sous-tend. D’un côté, QS doit se demander quelle est la meilleure façon d’accéder au pouvoir ou d’avoir une influence décisive sur celui-ci. De l’autre, le parti doit s’interroger sur l’approche optimale pour défendre les valeurs de la gauche et, par conséquent, sur la nature de ces dernières.

Selon moi, ces deux dimensions sont au cœur du dilemme concret qui me semble être la question centrale pour l’avenir de la gauche québécoise : quelle position faut-il adopter face à la question nationale en général et face aux diverses conceptions de ce qu’il est convenu d’appeler la «convergence des forces souverainistes»? Cette question se pose avec d’autant plus d’acuité maintenant que Gabriel Nadeau-Dubois propose aux membres de QS un projet de fusion avec Option nationale. Je soutiendrai ici que QS ne devrait plus mettre de l’avant une position souverainiste et encore moins aller dans le sens d’une convergence des forces souverainistes, et ce pour des raisons stratégiques et éthiques.

Je soutiendrai ici que QS ne devrait plus mettre de l’avant une position souverainiste et encore moins aller dans le sens d’une convergence des forces souverainistes, et ce pour des raisons stratégiques et éthiques.

Premièrement, parce qu’il n’y a rien à gagner électoralement à mettre la souveraineté à son programme ; puis, parce qu’il y a un risque important que la quête du pays de QS implique le retour du PQ au pouvoir, ce qui serait une menace significative aux droits des personnes racisées et des femmes, notamment. Plutôt, le parti et la gauche en général devraient à mon avis adopter une vision de leur rôle dans la société québécoise axée sur la défense des droits des opprimés.

La souveraineté nationale et la stratégie électorale

Du point de vue stratégique, il faut d’abord reconnaître que la position de QS sur la question nationale limite sa capacité à aller chercher les suffrages d’une certaine partie de l’électorat. Le caractère repoussant de la souveraineté pour une part de la population québécoise s’est manifesté récemment par la dégringolade péquiste aux élections de 2014, précipitée par la revendication du projet indépendantiste par Pierre-Karl Péladeau. Il est difficile de déterminer quelle proportion des électeurs considère la souveraineté comme un enjeu décisif pour retirer son appui à un parti, mais les sondages sont clairs quant à la proportion de l’électorat vis-à-vis duquel le projet de pays ne constitue pas un argument en faveur d’une formation politique. Selon un sondage Léger publié le 23 janvier dernier, 65% de la population québécoise est opposée au projet indépendantiste.

Dans les circonstances, mettre l’indépendance au centre du programme de QS signifie que le parti se concentre prioritairement sur 35% de l’électorat. Pour les faveurs de ces électeurs, le parti doit livrer bataille avec le PQ. De plus, une part de ces 35% d’électeurs, l’aile droite du mouvement souverainiste, pourrait être tentée d’aller vers la CAQ dans la mesure où un référendum sur la souveraineté n’est pas à l’ordre du jour à court terme. Les possibilités de croissance dans ces conditions sont limitées. Si l’on se fie à une étude du Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique, les perspectives ne tendront guère à s’améliorer pour les souverainistes au cours des années à venir.

D’un point de vue stratégique, la position sur la question nationale défendue par QS mine donc sa capacité à rejoindre une majorité de l’électorat. Et cette portion de la population croîtra probablement au fil des ans. L’idée de convergence des forces souverainistes constitue dans ce contexte, du point de vue stratégique, une tentative vaine de résoudre un problème insoluble.

D’un point de vue stratégique, la position sur la question nationale défendue par QS mine donc sa capacité à rejoindre une majorité de l’électorat.

Le nationalisme et les valeurs de la gauche

Si une approche stratégique suggère l’abandon de la posture indépendantiste par QS, peut-être les valeurs que le parti incarne constituent-elles une justification suffisante pour son maintien. Certains indépendantistes de gauche argueront que la «libération nationale» des Québécois participe d’un même élan d’émancipation des groupes opprimés dont le parti se fait la courroie de transmission à travers ses positions féministes, antiracistes et contre l’homophobie, notamment. On se permettra toutefois de douter que la situation de la nation québécoise se compare à l’oppression vécue par les groupes racisés, les femmes ou les minorités sexuelles. Des recherches documentent régulièrement les inégalités entre groupes ethniques, entre les sexes et entre les personnes LGBT et le reste de la population. Le souverainisme ne s’appuie plus, de son côté, sur des inégalités documentées alors que la situation socio-économique des Québécois d’ethnicité canadienne-française s’est radicalement transformée depuis l’origine du mouvement.

On se permettra toutefois de douter que la situation de la nation québécoise se compare à l’oppression vécue par les groupes racisés, les femmes ou les minorités sexuelles.

D’autres souverainistes de gauche pensent que l’émancipation collective dépend d’un projet de société global appuyé sur une identité collective fédératrice. À cet égard, le projet d’indépendance s’articulerait à la lutte de la classe ouvrière, seuls axes permettant de fédérer une majorité autour d’un véritable projet de société. Les luttes féministes, antiracistes et contre l’homophobie constitueraient à cet égard des luttes particularistes de caractère identitaire et n’auraient pas le potentiel de transformer l’ordre social capitaliste dans son ensemble. On consultera notamment les travaux de Francis Dupuis-Déri pour une analyse critique de cette position.

Il y a lieu de questionner l’idée qu’une identité collective commune et forte soit la condition sine qua non de la solidarité entre les gens vivant des oppressions distinctes. Il faut aussi noter que la conception identitaire des luttes féministes, antiracistes et contre l’homophobie ne se reflète pas dans la littérature : nombre de travaux problématisent l’oppression des femmes, des groupes racisés et des minorités sexuelles en termes matérialistes, conceptualisant ces inégalités comme analogues aux relations de classes capitalistes. L’idée d’une distinction entre luttes identitaires particularistes et luttes matérialistes fédératrices, que les nationalistes de gauche partagent avec les nationalistes conservateurs, ne tient tout simplement pas la route.

L’idée d’une distinction entre luttes identitaires particularistes et luttes matérialistes fédératrices, que les nationalistes de gauche partagent avec les nationalistes conservateurs, ne tient tout simplement pas la route.

Jusqu’ici, les positions officielles de QS semblent s’orienter, du point de discursif, dans le sens d’une prise en compte des divers axes d’oppression et de leur caractère irréductible. Cependant, la volonté d’orienter les stratégies électorales en fonction des affinités de la faction majoritaire du parti avec d’autres partis souverainistes risque de faire pencher la balance au niveau de la question nationale au détriment des préoccupations des personnes racisées et des féministes, notamment.

En effet, si l’objectif de la souveraineté justifie un rapprochement entre l’unique parti de gauche représenté à l’Assemblée nationale et d’autres formations politiques en vue de l’élection de députés – et éventuellement d’un gouvernement indépendantiste –, il ne faut pas se méprendre sur la conséquence probable d’une telle stratégie.

Qui bénéficiera inévitablement d’une alliance entre partis pour l’atteinte de la souveraineté? Il s’agit évidemment du principal parti indépendantiste, le PQ, qui, n’arrivant pas à prendre le pouvoir de façon durable par lui-même, pourrait se voir propulsé au pouvoir par l’aile gauche du mouvement souverainiste, QS en tête. Le rejet exprimé par les porte-paroles sortants et repris par Gabriel Nadeau-Dubois de pactes électoraux entre QS et le PQ ne change rien à la situation : pour atteindre la souveraineté, il faudra un gouvernement souverainiste, et jusqu’à preuve du contraire, le PQ sera un joueur incontournable dans cette mouvance. À cet égard, Nadeau-Dubois semble confondre la capacité de QS de faire cavalier seul lors d’une étape sur le long chemin vers la souveraineté avec une possibilité de se passer du PQ pour se rendre à destination.

La question se pose donc : après le court mandat minoritaire du PQ de 2012 à 2014 et la stratégie électorale centrée sur la charte des valeurs en 2014, comment un électeur prenant au sérieux le problème du racisme, de l’islamophobie en particulier et de l’oppression vécue par les femmes pourrait-il voter pour QS sachant que ce parti poursuit un objectif dont la conséquence potentielle serait la prise du pouvoir par le PQ?

Peu importe notre préférence quant au statut constitutionnel du Québec, il me semble qu’il y a lieu dans la présente situation de faire preuve de ce que Max Weber qualifiait d’éthique de la responsabilité en faisant des choix par rapport aux conséquences prévisibles de nos actions, plutôt qu’une éthique de la conviction en agissant en accord avec des valeurs indépendamment du résultat de nos actions. Je sais de mon côté qu’advenant le cas où QS adopte une quelconque version de la convergence des forces souverainistes, je ne pourrai plus lui accorder mon vote.

Je sais de mon côté qu’advenant le cas où QS adopte une quelconque version de la convergence des forces souverainistes, je ne pourrai plus lui accorder mon vote.

Repenser le rôle de la gauche dans l’ordre social et politique

Je terminerai en soulignant que le fait de militer pour la souveraineté dans la situation actuelle, caractérisée par l’hégémonie des conservateurs au sein du mouvement souverainiste et la persistance de l’islamophobie au sein de la société québécoise, témoigne de l’urgence de transformer la vision que la gauche a de son rôle dans la société. La gauche souverainiste semble croire que la nation québécoise doit prendre en main sa destinée à travers la souveraineté politique, ce qui permettrait selon elle de mettre en place les politiques sociales caractéristiques des mouvements d’émancipation des opprimés. Il me semble plutôt qu’une autre stratégie s’impose : il est urgent de développer au sein du projet de la gauche une stratégie permettant de consolider les droits conquis au fil des ans par les opprimés et de lutter pour en obtenir davantage.

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