Nationalisme

La gauche indépendantiste, qu’ossa donne ?

Réplique au texte «Québec solidaire à la croisée des chemins», de Michel-Philippe Robitaille.
Photo: Makaristos

Dans son texte Québec solidaire à la croisée des chemins, Michel-Philippe Robitaille réfléchit aux orientations générales de la gauche politique dans le contexte de renouveau marqué par l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois, qui a réitéré son engagement en faveur de l’indépendance et proposé une fusion avec Option nationale. Évidemment, ce positionnement ne va pas de soi, car une partie de la gauche peut se montrer sceptique, voire hostile face au projet de « libération nationale ». Il en va ainsi de Michel-Philippe Robitaille, pour qui «QS ne devrait plus mettre de l’avant une position souverainiste et encore moins aller dans le sens d’une convergence des forces souverainistes, et ce pour des raisons stratégiques et éthiques».

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Pour étayer son propos, il souligne la faible popularité du projet de souveraineté au sein de l’électorat, le fait que la nation québécoise n’est pas une entité opprimée au même titre que d’autres minorités, puis le «risque important que la quête du pays de QS implique le retour du PQ au pouvoir, ce qui serait une menace significative aux droits des personnes racisées et des femmes, notamment». Par le fait même, l’auteur oppose le «nationalisme» et les «valeurs de la gauche», laquelle devrait être exclusivement «axée sur la défense des droits des opprimés». L’objectif de ma réplique consiste à déconstruire cette dichotomie entre question sociale et question nationale, laquelle est véhiculée tant par la «gauche anti-nationaliste» que par les adeptes du «nationalisme conservateur», quoique pour des raisons diamétralement opposées.

La gauche contre le nationalisme?

Le débat auquel nous faisons face découle de l’articulation complexe entre la «question sociale» et la «question nationale». Historiquement, la première question fait référence aux multiples bouleversements engendrés par le développement du capitalisme industriel au XIXe siècle : explosion des inégalités sociales, peur des «classes dangereuses», montée des luttes ouvrières et des mouvements protestataires, etc. Si la «gauche classique» fut traditionnellement marquée par une attention presque exclusive sur les enjeux d’ordre socioéconomique, son spectre s’est considérablement élargi par l’intégration progressive de nouvelles dimensions liées aux luttes féministes, antiracistes, LBGT, etc. Il ne s’agit plus seulement de lutter contre l’exploitation et les inégalités économiques, mais contre toutes les formes de domination, d’oppression et de subordination qui traversent les rapports sociaux, que ce soit en termes de classe, de sexe ou de race.

D’un autre côté, la «question nationale» renvoie plus spécifiquement à la place de la nation québécoise au sein de l’ensemble canadien, puis aux différentes positions relatives au statut politique de l’État québécois (fédéralisme, souverainisme, autonomisme). La question nationale comprend une dimension culturelle liée à la reconnaissance – pensons au statut de «société distincte» qui fut rejeté avec l’échec de l’accord du Lac Meech qui mena tout droit au référendum de 1995 – et une dimension politique liée à la capacité d’une société à diriger ses propres institutions.

C’est bien cette dimension de la souveraineté politique et nationale qui fut au centre du mouvement souverainiste, du moins jusqu’au «virage identitaire» du PQ sous Pauline Marois qui troqua le projet d’indépendance pour une Charte des valeurs. C’est précisément ce tournant vers une forme de nationalisme plus conservateur, favorisé par une constellation d’intellectuels et de chroniqueurs, qui a alimenté une méfiance grandissante des communautés culturelles et des groupes racisés à l’égard du PQ en particulier, et du nationalisme en général. La montée des discours nationalistes à caractère populiste, autoritaire voire xénophobe comme ceux Donald Trump aux États-Unis et de Marine Le Pen en France n’aide pas à redorer le blouson de la question nationale, c’est le moins qu’on puisse dire.

Devant la résurgence des nationalismes, qui tendent souvent à occulter les contradictions et les rapports de domination au sein du peuple pour favoriser l’unité nationale, la gauche se retrouve bien souvent à devoir se porter à la défense des minorités, ce qui fait le délice de la droite qui se porte soudainement à la défense des «gens ordinaires», de la «majorité» et des classes populaires, contre la mondialisation, les «intellectuels», les bobos et la gauche multiculturelle «qui font le jeu des élites». Cette polarisation entre la gauche et le nationalisme conservateur contribue évidemment à écarter les approches qui cherchent à articuler la question sociale et nationale sous une autre forme.

Cette polarisation entre la gauche et le nationalisme conservateur contribue évidemment à écarter les approches qui cherchent à articuler la question sociale et nationale sous une autre forme.

Entre émancipation et oppression

Pour sortir de cette impasse, il est nécessaire de s’appuyer sur un principe robuste d’égalité afin d’identifier puis de critiquer les différentes formes d’inégalités et rapports de domination. Mais il faut aussi s’appuyer sur un principe d’autonomie pouvant être déployé à différentes échelles. L’idée d’autonomie renvoie à la liberté individuelle et collective, car elle peut se manifester autant par la réalisation de soi que par l’auto-détermination collective et la participation démocratique. Alors que l’égalité s’oppose à l’injustice, l’autonomie s’oppose à la servitude et l’oppression. Tel est le sens d’une émancipation générale, c’est-à-dire d’une vision intégrée qui ne se limite pas à un seul axe ou dimension de la domination.

Cela étant dit, comment cette idée de l’émancipation permet-elle d’éclairer le débat qui oppose la «question sociale» chère à la gauche puis la «question nationale» qui est actuellement sous l’influence idéologique non négligeable du nationalisme conservateur? Disons pour être bref qu’il faut intégrer tous les axes de domination et d’oppression sans nous enfermer dans une vision trop étroite du «droit des opprimés». C’est ce que propose notamment Québec solidaire qui est un parti simultanément progressiste, féministe, écologiste, inclusif et indépendantiste, sans tenter de hiérarchiser ces multiples principes. L’expression «gauche indépendantiste» représente ainsi un abrégé d’une position plus générale concernant les multiples axes de l’émancipation, en insistant ici sur l’idée d’égalité sociale qui doit être liée à la question de l’indépendance. Or, c’est ce lien qui est coupé par la perspective de Michel-Philippe Robitaille lorsqu’il trace une frontière nette entre la nation et les autres groupes sociaux.

Il est vrai que les membres de la «nation québécoise» - disons les Québécoises et Québécois d’origine canadienne-française - ne souffrent plus de l’«oppression nationale» qui caractérisait leur condition sociale, économique, linguistique et culturelle jusqu’aux années 1960 et 1970, oppression symbolisée avec force par le poème Speak White de Michèle Lalonde. S’il y a encore du «Quebec bashing» dans le reste du Canada et des enjeux liés à la langue, il faut noter que les luttes sociales et les acquis de la Révolution tranquille ont permis de sortir les personnes d’origine canadienne-française d’une position de subordination sociale, culturelle et économique. En comparaison, les peuples autochtones souffrent toujours d’une réelle oppression nationale, puis les personnes issues de groupes racisés sont désavantagées sur plusieurs aspects par rapport aux membres de la «majorité culturelle» ou ethnique du Québec.

Décoloniser l’imaginaire de la décolonisation

Or, il ne s’agit pas ici de faire un «concours de l’oppression», car il faut encore mettre en relief la domination de l’État canadien sur le Québec. Cela nous amène à mettre en relief le fait suivant : bien que les membres de la nation québécoise ne peuvent être dits «opprimés» par le Canada ou par la «tyrannie des minorités» (novlangue de la droite conservatrice), il n’en demeure pas moins que l’État du Québec, et par ricochet la communauté politique et la société québécoise dans son ensemble, sont toujours dominées politiquement par l’État fédéral. Et cette domination politique peut se manifester sur le plan constitutionnel, fiscal, social, économique, culturel et environnemental, car les membres de la société québécoise n’ont pas un réel contrôle sur les lois, règlements et politiques publiques qui affectent leurs conditions d’existence au sein du Canada.

Bien sûr, la perspective anti-oppression met également de l’avant les formes de colonialisme et les inégalités Nord-Sud qui affectent les relations entre certains États impérialistes et d’autres peuples dans le monde. Or, pourquoi ne pas mettre en relief le colonialisme de l’État canadien, que ce soit par sa contribution aux paradis fiscaux et législations de complaisance pour les compagnies minières, ou encore pour son traitement des Premières nations? Bien sûr l’État québécois n’est pas «blanc comme neige» non plus, mais celui-ci est intégré politiquement au sein d’un système de monarchie constitutionnelle complètement verrouillé, qui ne reconnaît même pas la souveraineté du peuple, et encore moins la souveraineté des peuples.

En fait, pourquoi appliquer la logique de la décolonisation uniquement pour certains groupes opprimés et les autres peuples, au lieu d’appliquer cette grille d’analyse pour sa propre société? Que voudrait dire décoloniser le Québec au XXIe siècle? Cela peut sembler excessif, mais cette société porterait-elle encore l’héritage culturel laissé par la colonisation? À cette hypothèse d’une situation postcoloniale au Québec, qui mériterait des recherches plus approfondies, il faut ajouter la colonisation des firmes multinationales, des industries extractives et des industries culturelles qui sont parfois bien de chez nous tout en reproduisant la logique des dominants.

Évidemment, cela ne pourrait se réduire à l’idée simpliste que se séparer du Canada règlerait tous nos problèmes comme par magie, ou qu’il faudrait faire primer la «question nationale» sur tout autre clivage. Et c’est bien cette idée du nationalisme – entendue ici comme une théorie qui considère la nation comme le centre éthique et stratégique de toute action politique – qui semble dépassée dans le contexte actuel. Mais une gauche qui refuserait de prendre en considération les obstacles, les mécanismes et les structures de domination qui affectent la capacité d’une société à se gouverner elle-même serait aussi partielle.

Par exemple, une gauche conséquente doit reconnaître la nécessité à terme de sortir du capitalisme pour des raisons sociales, économiques, politiques et écologiques. Or, est-il possible de construire une économie postcapitaliste au Québec au sein de l’État canadien? Si on prend en considération le simple programme de Québec solidaire, une réforme fiscale, une transition écologique et des réformes sociales significatives seraient incomplètes à l’intérieur du cadre politique actuel : que faire des traités de libre-échange, des projets d’oléoducs, des chemins de fer, des politiques monétaires, des régulations financières?

Si nous prenons l’exemple de la «question autochtone», comment surmonter la subordination légale, politique et constitutionnelle des Premières nations sans réformer la constitution? Autrement dit, la question nationale n’est pas une question ethnique, c’est une affaire d’autodétermination politique. De plus, c’est une question plurinationale, surtout dans le contexte canadien et québécois qui présente certaines similarités avec des pays de l’Amérique latine comme la Bolivie et l’Équateur qui ont récemment changé leur constitution. Pourquoi ne pas moderniser l’idée d’indépendance en parlant d’indépendance plurinationale? Par exemple, une Assemblée constituante ayant pour objectif de rédiger la constitution du Québec pourrait définir un État plurinational, et opérer un nouveau partage des pouvoirs par un ensemble de principes démocratiques (décentralisation vers les régions, autonomie locale, etc.) ; mais tous les articles incompatibles avec la constitution canadienne seraient nécessairement invalidés. Bref, la société québécoise n’est pas en mesure de définir complètement ses propres institutions politiques au sein du système fédéral.

Bref, la société québécoise n’est pas en mesure de définir complètement ses propres institutions politiques au sein du système fédéral.

Le paradoxe est que la gauche opposée à l’idée d’indépendance n’éprouve pas généralement une passion folle pour le modèle de l’État-nation, mais qu’elle refuse la seule fenêtre d’opportunité politique qui pourrait dépasser le modèle archaïque de l’État canadien.

Enfin, il s’agit de repenser la question nationale dans le cadre d’une communauté politique, et non d’une communauté ethnique. Pour le dire simplement, l’indépendance est d’abord une question d’autogouvernement, de démocratie, de liberté politique. Sommes-nous libres dans le Canada et le Québec actuels? Je ne crois pas. Pouvons-nous nous libérer au sein du Canada? C’est possible, mais sans doute à très long terme. Pouvons-nous nous libérer au Québec par une réappropriation collective des institutions? À mon avis, un processus historique est en cours et nous pourrons changer de cap dans un horizon de dix ans. Cela implique de décoloniser la question nationale, non seulement de ses interprétations étroites par la gauche et la droite, mais aussi de décoloniser à travers elle tous les rapports de domination qui continuent d’opérer au sein de la nation. Au slogan «socialisme et indépendance», il faudrait ajouter le troisième terme essentiel qui les articule : l’émancipation, dans toutes ses dimensions.

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