Féminisme

Les féministes et le complexe de la demoiselle en détresse

Photo: JD Hancock

Comme à chaque année, la semaine de la Journée internationale des droits des femmes a été riche en frustrations. C’est la période de l’année où le pseudo-féminisme et le féminisme «pop» ressortent à la surface pour nous rappeler d’être belles pour la «Journée de la femme», à grand renfort de marketing rose et de paroles creuses.

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Le grand classique est bien sûr le panel masculin pour discuter de la «condition de LA femme». Y a-t-il un signe plus clair de la supposée incompétence généralisée des femmes? Elles ont déjà peu de crédibilité en sciences, en politique, en philosophie, parce qu’elles seraient trop subjectives, trop prisonnières de leur expérience de vie en tant que femme. Mais même quand il est question des femmes et du féminisme, on préfère encore donner le micro aux hommes. Ou plutôt, même quand il est question des femmes et du féminisme, les hommes se donnent le droit de nous arracher le micro.

Évidemment, les féministes un peu plus radicales ne peuvent pas voir ces aberrations passer sans s’exclamer que c’est un non-sens. Or, les «bonnes féministes» nous rappellent aussitôt à l’ordre: «Le féminisme concerne aussi les hommes».

Bien sûr que oui! La lutte contre le patriarcat concerne les hommes parce que les hommes sont le patriarcat. Il n’y a pas d’entité désincarnée indépendante des hommes politiques, des violeurs, des harceleurs, qui établirait, sans que les hommes n’y participent, la suprématie masculine. Bien sûr que les hommes sont concernés : il y a autant d’hommes batteurs que de femmes battues, de violeurs que de violées, de pères absents que de mères monoparentales, d’hommes surreprésentés que de femmes sous-représentées, d’hommes surpayés que de femmes sous-payées.

Cependant, ce n’est pas cette réalité indéniable à laquelle on réfère lorsqu’on nous répète ad nauseam que «les hommes aussi sont concernés par le féminisme». Non, ce serait bien trop impoli que d’oser parler de violence masculine. Il n’y a que deux choix lorsqu’on parle de patriarcat : soit on ignore totalement les hommes (la «violence faite aux femmes existe», mais la «violence masculine» est taboue), soit on parle des hommes comme victimes.

«Le féminisme est bon pour tout le monde» : un mensonge contreproductif

Parler des hommes comme victimes du patriarcat est aussi contreproductif que ridicule. Contreproductif, parce qu’il est déjà assez difficile d’obtenir d’une personne qu’elle reconnaisse ses privilèges. Comment inciterons-nous les hommes à le faire si on passe notre temps à leur répéter que «le féminisme est bon pour tout le monde» et que «le sexisme nuit autant aux hommes qu’aux femmes»? Désolée de l’apprendre à ceux qui vivent encore sur Mars, mais le patriarcat bénéficie aux hommes et se décline en privilèges masculins. Ridicule, maintenant, parce que c’est évidemment faux. Certes, un homme peut être bien déçu de ne pas pouvoir porter une robe. Mais il se plaindra moins lorsqu’il recevra son chèque où il est surpayé de 25%. Si le patriarcat a existé et existe jusqu’à ce jour, c’est bien parce qu’il bénéficie aux hommes. Si ce n’était pas le cas, il y a bien longtemps que ce groupe formant l’écrasante majorité des personnes au pouvoir y aurait mis fin.

Désolée de l’apprendre à ceux qui vivent encore sur Mars, mais le patriarcat bénéficie aux hommes et se décline en privilèges masculins.

Dire que les hommes sont pénalisés par le patriarcat parce qu’ils sont «enfermés dans des boîtes» et qu’ils ne peuvent pas «exprimer leurs émotions» (un autre mythe pseudo-féministe), c’est comme si je donnais un méchant gros coup de poing dans le visage de quelqu’un-e pour ensuite m’exclamer (et me plaindre) que mes jointures sont irritées. M’apitoyer sur l’infime dommage collatéral de ma violence ne fait pas de moi la victime de la situation.

Nous n’avons pas besoin de sauveurs

Si cela tombe sous le sens que les hommes bénéficient du patriarcat, et sont donc en perpétuel conflit d’intérêt dans la lutte féministe, pourquoi continuons-nous à tout organiser en fonction d’eux? Pour preuve, le temps qu’on passe à débattre du caractère mixte ou non d’un événement féministe X où de toute façon à peine un ou deux hommes daigneront se pointer. C’est que nous centrons notre activisme sur les émotions (tiens, tiens, il faut croire qu’ils les expriment…) des hommes pour ne pas les «aliéner» à notre cause.

Nous nous subordonnons aux sentiments fragiles des hommes parce qu’on nous a convaincues qu’on ne pouvait arriver à rien sans les hommes. Et, ironiquement, nous sommes totalement incapables de voir dans ce raisonnement le résultat d’une socialisation sexiste.

Je clarifie l’argument : la raison que l’on invoque dans 95% des cas pour justifier l’inclusion des hommes dans notre combat (je parle ici d’une inclusion au premier plan, où le féminisme devient presque centré sur les hommes, où ils se prennent pour les capitaines) est basée sur une analogie du style «on ne peut arriver nulle part avec seulement la moitié de l’équipage». On a besoin des hommes, parce que 20 bras valent mieux que 10 lorsqu’on rame.

D’où les initiatives du type «He for She» où les hommes se positionnent non pas comme alliés, mais comme sauveurs. Certes, dans un bateau à rames, je préfère que tout le monde donne du sien. Mais encore faut-il ramer à l’unisson, dans la même direction. Ce que les féministes sont en train de faire encore et encore et encore, c’est de donner des rames à des hommes qui rament à contre-sens – sans doute dans l’espoir que notre générosité les incite à arrêter de nous mettre des bâtons dans les roues (de nous violer, de nous battre, de mecspliquer, etc.). Je suis loin d’être une experte en navigation, mais ne venez pas essayer de me faire croire que c’est une façon efficace de conduire un bateau!

Il est vrai que les hommes ont le pouvoir, et que rediriger un peu de ce pouvoir vers l’émancipation des femmes serait fichtrement utile. Or, il ne faut en conclure qu’il faut faire une place aux hommes dans le féminisme, mais plutôt que les hommes doivent donner leur place au féminisme («Men who want to be feminists do not need to be given a space in feminism. They need to take the space they have in society and make it feminist», Kerry Temple).

Car nous ne sommes pas non plus un groupe totalement démuni. Les femmes sont un groupe marginalisé mais pas numériquement minoritaire. Nous avons la force du nombre. Ce n’est pas vrai que nous ne pouvons rien accomplir sans les hommes. Des groupes plus minoritaires ont su gagner des guerres. Les hommes ont réussi à se bâtir tous seuls une société qui résiste depuis des millénaires. Arrêtons de penser que les femmes sont incapables de construire quoi que ce soit. Quelle ironie qu’en tant que féministes, on cherche à convaincre d’autres femmes de leur valeur, mais qu’on soit incapables de reconnaitre la nôtre! Nous sommes un mouvement qui peut, et penser le contraire est le résultat direct d’une socialisation patriarcale.

Quelle ironie qu’en tant que féministes, on cherche à convaincre d’autres femmes de leur valeur, mais qu’on soit incapables de reconnaitre la nôtre!

Même si on était incapables de réaliser le féminisme sans les hommes, notre approche qui se centre sur le fait de leur plaire resterait fondamentalement défaillante. Lorsque des féministes me disent que je suis trop radicale, que j’aliène des hommes à ma cause, que je dois faire plus de place aux hommes, elles sont en train de me dire que je devrais placer ma confiance (et ma vie, et l’avenir de notre société et des femmes qui viendront après moi) dans des hommes qui ne se préoccupent de l’égalité que s’ils ont quelque chose à y gagner. Comment se fait-il qu’elles ne voient pas à quel point c’est louche? Un homme qui s’indignera du fait qu’on me viole seulement si je le convaincs que «le sexisme nuit aussi aux hommes» n’est pas un allié, et je suis estomaquée d’encore devoir convaincre des femmes d’un pareille évidence.

Dans mon travail d’alliée aux causes de groupes marginalisés dont je ne fais pas partie, je n’ai jamais pensé que soutenir les femmes lesbiennes me bénéficierait en tant qu’hétéro, que je tirerais un avantage en tant que non-autochtone à ce que mes sœurs autochtones aient accès aux mêmes chances que moi, que je pouvais soutenir l’égalité pour les personnes noires seulement lorsque je les trouvais sympathiques! Pourquoi ne pourrais-je pas exiger la même chose des hommes qui se prétendent mes alliés? Pourquoi devrions-nous abaisser nos standards au point d'accueillir à bras ouvert un homme qui trouve que les femmes qui lui sourient et pensent comme lui ne devraient pas être violées – et tant pis pour les autres?

Une dernière fois pour les personnes au fond de la salle : les hommes qui ne soutiennent les femmes que s’ils ont quelque chose à gagner («le sexisme nuit aussi aux hommes») où si celles-ci sont assez gentilles («les radicales aliènent les hommes à la cause») NE. SONT. PAS. NOS. ALLIÉS.

En finir avec le complexe de la demoiselle en détresse

Le patriarcat nous a formées à être des demoiselles en détresses. Prisonnières du donjon, nous préférons attendre le Prince qui nous sauvera s’il nous trouve à son goût plutôt que de nous atteler à défoncer la porte. Et depuis le temps qu’on l’attend dans le château lugubre, nous avons oublié que c’est le Prince qui nous y a enfermées!

Cessons d’attendre des hommes qui profitent du patriarcat qu’ils nous délivrent par bonté d’âme. Soyons exigeantes. Soyons autonomes. Soyons féministes.

Suzanne Zaccour est étudiante à la maîtrise en droit à l’Université de Toronto et autrice du blogue De colère et d’espoir.
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