Éducation

La bataille contre l'éducation – Réplique à Guy Breton

Photo: abdallahh

Il y a de quoi être estomaqué par les propos de Guy Breton, recteur de l'Université de Montréal, parus dans l'entrevue « La bataille de Guy Breton » accordée à Francis Vailles de La Presse samedi le 25 octobre. Rappelons que le recteur aurait lui même contacté le chroniqueur au sujet d'un article paru il y a une semaine où l’on rappelait une étude gouvernementale de 2009 démontrant que les universités québécoises, somme toute, seraient plutôt bien financées, ce que dément vivement le recteur. Or, ce qu'il y a d'incroyable dans cette entrevue, c'est que M. Breton ne parle presque pas de financement… mais plutôt de « productivité ».

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La raison pour laquelle surgit ce motif étrange dans le contexte de l'éducation postsecondaire provient de l'étude de 2009 elle-même : celle-ci suggère qu'une mauvaise organisation du travail caractérise les universités québécoises, que trop de dégrèvements sont accordés et que les charges de cours sont trop basses en fonction du nombre de professeur-e-s. Il faudrait donc réviser l'organisation du travail pour augmenter la productivité tout en réduisant les dépenses de fonctionnement.

M. Breton a beau démentir les chiffres de l'étude, les quelques « concessions » qu'il admet ressemblent davantage à l'esquisse d'un programme idéologique plutôt qu'à un débat rationnel. À commencer par l'éloge qu'il fait de McGill, où, grâce au fait qu'il n'y aurait pas de syndicats, on peut mieux s'y payer des professeurs vedettes. Autrement dit, les conventions collectives restreindraient à ce point l'administration de l'UdeM que son développement serait ralenti, voire menacé. Ce n'est pas la première fois qu'on accusera les syndicats d'être responsables du statu quo et de menacer la croissance. De plus, M. Breton propose de redresser le cas des dégrèvements en s'inspirant notamment des HEC, où des professeur-e-s peuvent être dispensé-e-s de charge de recherche pour donner plutôt huit cours par année. Or, ce qui fait la force d'un cours ou d'un séminaire, c'est précisément l'expérience et le parcours du professeur ou de la professeure en tant que chercheur-e. Enseignement et recherche ne sont pas deux solitudes séparées et distinctes, mais bien deux pôles qui communiquent et s'inspirent mutuellement. Étudiant-e-s comme professeur-e-s ont tout à gagner de cet échange fertile. Et M. Breton va même jusqu'à regretter « qu'un prof d'informatique et un prof d'histoire ont un salaire similaire », comme si c'était problématique que des professeur-e-s soient payé-e-s selon une base commune, et non en fonction de l'attrait ou de la rentabilité de leur spécialité. Pourtant, jamais encore n'a-t-on réussi à démontrer le bien-fondé d'une modulation du financement des programmes, modulation qui entrainerait nécessairement une valorisation des disciplines jugées profitables au détriment des programmes plus théoriques ou ayant moins de retombées sur le marché de l'emploi.

Pour quelqu'un qui a défendu que les cerveaux doivent s'aligner sur le besoin des entreprises, de tels propos ne sont pas surprenants. Dans l'entrevue accordée à La Presse, M. Breton défend encore une fois sa vision de l'avenir de l'UdeM : une université compétitive et productive, au diapason des demandes du marché de l'emploi et à l'avant-garde d'une recherche commercialisable. La spécificité de sa plus récente sortie est qu'il dirige sa charge contre la dignité du corps professoral et l'importance de la solidarité syndicale au nom d'une prétendue productivité dont on attend encore la description concrète de ce qu'elle implique. Après tout, est-ce que le dégrèvement explique à lui seul une baisse de productivité? Est-ce que l'Ontario ou les autres provinces sont les seules mesures de comparaison possibles? Contre qui et quoi se bat au juste M. Breton? La productivité dont il rêve ressemble à une compétition entre entreprises privées et M. Breton semble bien déterminé à innover à tout prix pour dégager un avantage sur ses concurrents. Mais nulle part ce dernier prend la peine de nous expliquer pourquoi l'UdeM est en compétition, ni ce qu'on serait en droit d'espérer au terme de cette lutte. Une place élevée aux palmarès mondiaux des meilleures universités est inadmissible si le prix à payer est que le corps professoral perde son indépendance, qu'il soit intégré à une logique marchande de l'éducation et que ses conditions de travail s'étiolent.

Si M. Breton se soucie de la productivité de son université et cherche à réduire les dépenses afin de respecter le programme d'austérité gouvernemental (rappelons que la CSDM a eu le courage de les refuser et de mettre au premier-plan sa mission tant sociale qu'éducative), pourquoi n'interroge-t-il pas le débâcle du 1420 Mont-Royal, un édifice patrimonial acquis en 2003 et rénové à grand frais que l'UdeM tente de vendre sans succès depuis 2006 à perte? Pourquoi le scandale de l'implantation du logiciel de gestion Synchro, bourré de problèmes et qui a coûté l'exorbitante somme de 84,7M$, soit près de la moitié de la dette de l'UdeM, est il passé sous silence? Pourquoi le dossier du pavillon d'Outremont, futur méga-campus estimé à 1,6G$, soit près du double de l'estimation initiale, et dont les coûts ne cessent d'augmenter, n'est-il pas examiné?

En tant que recteur, M. Breton a la responsabilité de défendre les intérêts de l'UdeM et de veiller à son développement. À cet effet, son administration a justement dénoncé les compressions budgétaires annoncées en septembre et souligné que ces compressions affecteront les services aux étudiant-e-s et l'enseignement. Or, on ne comprend pas comment, d'un côté, M. Breton peut critiquer le programme d'austérité gouvernemental, et d'un autre, tenir un propos qui attaque l'institution même qu'il est chargé de défendre et de promouvoir en visant le travail des professeur-e-s. Nous aimerions lui rappeler qu'un certain spectre de la grève étudiante de 2012 hante toujours l'UdeM, et qu'à force de tenir un tel discours délétère, il faudra s'attendre à une réaction.

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