Cinq ans après le 22 mars

Une campagne sur le travail pour relancer le mouvement étudiant

Rencontre avec deux militantes des Comités unitaires sur le travail étudiant.
Photo: Howl Arts Collective

Il y a exactement cinq ans, une marée humaine envahissait les rues de Montréal pour s’opposer à la hausse des frais de scolarité annoncée par le gouvernement Charest. C’était la grande manifestation du 22 mars. Une demi-décennie plus tard, quelles sont les nouvelles revendications du mouvement étudiant? Quels enjeux seraient susceptibles de le remettre en marche? «Le combat est avenir», disait une affiche iconique du Printemps érable... Le combat est à venir, et il passe par la question du travail, affirment aujourd’hui les militant-e-s des Comités unitaires sur le travail étudiant (CUTE). Rencontre avec Camille Tremblay-Fournier et Jeanne Bilodeau, qui revendiquent une rémunération de tous les stages - et, à terme, un salariat étudiant pour l’ensemble des programmes.

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Un changement de paradigme

En février dernier, plusieurs médias ont cherché à dresser le bilan de la grève étudiante de 2012. Quel aura été l’héritage du conflit, demandaient-ils en somme? Une question difficile à trancher, puisque le mouvement n’a jamais été un bloc monolithique. Par conséquent, les interprétations peuvent être aussi divergentes que les tendances qui s’opposent dans le cadre de l’action militante.

C’est d’ailleurs dans un rapport critique avec la stratégie poursuivie par la fraction dominante du mouvement en 2012 que se construit aujourd’hui la mobilisation sur le travail étudiant. Sans nier la pertinence des revendications visant à réduire le coût des études - du gel des frais de scolarité à la gratuité scolaire -, les CUTE proposent un changement de paradigme. Le mouvement étudiant a fait un choix coûteux, croient ces organisations, en concentrant tous ses efforts sur cet axe et en renonçant à politiser la question du travail (qui figurait pourtant dans les revendications étudiantes dans les années 1970). Une surprenante omission, comme le mouvement a tendance à parler de syndicalisme étudiant et à avoir recours à la grève comme moyen d’action...

Il faut bien se rappeler qu’en 2012, le mouvement mettait surtout l’accent sur deux discours. D’une part, l’éducation postsecondaire était envisagée comme un service public. Sur cette base, les fédérations étudiantes s’opposaient à l'augmentation du coût pour accéder à ce service. La Coalition large de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante (CLASSE) revendiquait quant à elle sa gratuité.

D’autre part, un large pan du mouvement accompagnait cet argumentaire d’une critique plus globale de la marchandisation de l’éducation. L’arrimage de l’université aux besoins du marché était vue comme un détournement des finalités humanistes jadis mises de l’avant par les institutions d’enseignement supérieur. Les auteurs de l’ouvrage Université Inc. (Lux, 2011), par exemple, dénonçaient la mise au rencart du «rôle fondamental» de l’école, qui serait de «former des personnes capables de vivre ensemble et de prendre soin du monde et de l’héritage culturel et historique humain qui leur est transmis».

Bien que tout ne soit pas à jeter dans ces discours, Jeanne Bilodeau considère qu’ils alimentent une vision idéaliste de l’éducation. Elle souligne que «prendre soin du monde» est un travail, et que s’y former l’est tout autant. À force de présenter les universités et les cégeps comme des sortes d’agoras où les gens viendraient par pur amour du savoir, on risque de rendre invisibles les rapports d’exploitation qui s’y nouent. On occulte ainsi le travail que réalisent les étudiant-e-s et les avantages qu’en tirent différents acteurs: futurs employeurs, professeurs, universités, État, société dans son ensemble... Après tout, le travail de certain-e-s étudiant-e-s est déjà reconnu comme socialement utile lorsqu’il est accompli sous contrat ou lorsqu’il est récompensé par des bourses. Pourquoi ne pas généraliser cette reconnaissance à l’ensemble des tâches étudiantes, demandent Jeanne et Camille? Par ailleurs, ajoutent-elles, un certain discours sur la marchandisation de l’éducation a tendance à consolider - paradoxalement - le rapport clientéliste à l’école. En effet, les étudiant-e-s y sont vus comme les bénéficiaires d’un service et non comme des travailleur-se-s intellectuels pouvant revendiquer un salaire et de meilleures conditions.

C’est pour cette raison que les membres des CUTE ont suivi de près la grève des doctorant-e-s en psychologie l’automne dernier. Après quatre mois de mobilisation, ces étudiant-e-s ont obtenu une rémunération de leurs stages. L’exemple fait figure de cas d’école aux yeux des militant-e-s des CUTE. Pour Camille Tremblay-Fournier, le travail accompli par les stagiaires constitue la pointe de l’iceberg, la portion la plus visible du travail étudiant. Or, rappelle-t-elle, seuls certains stages sont rémunérés. Pourquoi les activités des stagiaires en génie ou en informatique seraient-elles payées alors que celles des futures infirmières ou enseignantes ne le sont pas? Cette division ne tient pas du hasard, selon les CUTE. Elle témoigne de la persistance des principes de séparation et de hiérarchisation entre les travaux «d’hommes» et les travaux «de femmes».

Pourquoi les activités des stagiaires en génie ou en informatique seraient-elles payées alors que celles des futures infirmières ou enseignantes ne le sont pas?

Une lutte féministe

On le voit: la campagne des CUTE cherche à politiser la question du travail étudiant dans une perspective résolument féministe. Sur le terrain, les militants sont surtout des militantes. Et dans tous les documents produits par l’organisation, l’analyse féministe est au fondement de la réflexion. Les activistes s’inspirent d’auteures comme la sociologue Colette Guillaumin, dont les travaux soulignent que les femmes sont collectivement affectées - hors salariat - à l’entretien des êtres humains. L’influence de la campagne pour un salaire au travail ménager est aussi visible dans le matériel des organisations - ce qui ne va pas sans soulever certaines tensions théoriques et politiques avec la vision défendue par les féministes matérialistes comme Colette Guillaumin ou Christine Delphy. Tensions qui mériteraient d'être attaquées de front, mais qui n'effacent pas la pertinence d'une démarche qui se veut d'emblée féministe.

La lutte sera féministe ou ne sera pas.

Ancienne militante du Comité femmes de la CLASSE, Camille Tremblay-Fournier se souvient des obstacles rencontrés en 2012 pour faire du féminisme une partie intégrante de la grève - et non pas un simple auxiliaire à la «lutte principale». Elle a longuement décrit son expérience dans l’ouvrage collectif Les femmes changent la lutte (Remue-Ménage, 2013). Cette fois-ci, pas question d’accepter les mêmes blocages. La lutte sera féministe ou ne sera pas. À ses yeux, d’ailleurs, la bataille pour la reconnaissance du travail effectué dans les établissements d’enseignement postsecondaire constitue le «volet étudiant» de la lutte contre l’exploitation de toutes les formes de travail invisible - notamment celui des travailleuses domestiques, des travailleuses du sexe et des personnes migrantes. Une façon d’inscrire les luttes étudiantes dans les luttes féministes, au lieu de subordonner les secondes au premières.

Transformer le mouvement étudiant

Cinq ans après le 22 mars, le mouvement étudiant québécois peine à reprendre son souffle. Suite à la grève de 2012, la fatigue s’est fait sentir chez plusieurs militant-e-s. La mobilisation est bien sûr parvenue à «bloquer la hausse» massive annoncée par le gouvernement Charest, générant des économies considérables pour les étudiant-e-s à temps plein. Mais le Sommet sur l’enseignement supérieur convoqué par le Parti Québécois a ensuite pavé la voie à une indexation annuelle des droits de scolarité. Aujourd’hui, les différents acteurs du mouvement ont du mal à se faire entendre.

Dans ce contexte, les propositions qui émanent de la campagne sur le travail étudiant méritent d’être soumises au débat. En mettant la question du travail au centre de la lutte, les CUTE suggèrent des avenues pour relancer le mouvement étudiant dans une perspective féministe - et pour élargir sa base militante au-delà des facultés de sciences sociales. Pour Camille et Jeanne, en tout cas, ce n’est qu’un début… Il s’agit d’une lutte en émergence qu’elles envisagent sur le long terme, espérant pouvoir contribuer à une future grève générale des stages. «Ce n’est qu’un début. Continuons le combat!»

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