Afghanistan

Une guerre déjà tombée dans l'oubli?

Photo: skeeze

16 novembre 2013. J'étais en reportage dans le district de Panjwayi, situé au sud-ouest de la ville de Kandahar. Ce jour-là, je rencontrais Haji Faizal Mohammed, chef du district, dans une petite maison fortifiée dans le village de Bazaar-e-Panjwayi. Les commerces longeaient une route pavée, une rareté dans la région, qui menait directement à l’ancienne base de Ma’sum Ghar qu’occupaient les troupes canadiennes jusqu’à leur retrait de la région de Kandahar.

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Autour d’un thé et entouré d’une dizaine d’hommes qui hochaient la tête en se regardant mutuellement, il me racontait à quel point les gens de la région se sentaient trahis par le Canada et par sa décision de quitter Kandahar alors que les Talibans n’avaient jamais été vaincus et que la «reconstruction» promise ne serait jamais achevée. Pour lui, le grand symbole de cette guerre inachevée demeurait ces sept kilomètres d’autoroute qui ne seraient jamais pavés – un projet canadien, tout comme celui du barrage Dahla, sur la rivière Argandhab, transféré aux Américains par la suite.

Une amère redite de l’Histoire

Pour ces Afghans âgés en moyenne d’une quarantaine d’années qui avaient vécu l’occupation soviétique, le tout ressemblait à une amère redite de l’histoire. Le départ des troupes russes avait laissé le pays en lambeaux. Le climat politique était mûr pour la guerre civile qui a éclaté trois ans plus tard et qui s’est soldée par l’émergence des Talibans. Une lecture juste – aujourd’hui, le gouvernement officiel ne contrôle qu’une partie du pays, les Talibans reprennent le contrôle d’un nombre appréciable de régions, l’État islamique se pointe le bout du canon et le pavot destiné à la production d’opium et d’héroïne fleurit plus que jamais.

Et dans les deux cas, une aide militaire occidentale partielle. Dans les années 1980, via l’opération Cyclone, les Américains acheminaient clandestinement des missiles Stinger aux mujadideen afghans, ce qui leur a permis de priver les Russes de la suprématie aérienne nécessaire à la conduite de leurs opérations. Des millions de dollars ont été acheminées aux différentes milices qui combattaient les Soviétiques. Certaines d’entre elles étaient formées de combattants étrangers, financées également par des pays comme l’Arabie saoudite, ce qui a permis au pétro-royaume d’étendre sa version de l’Islam, le wahhabisme, dans la région. C’est ce qui a mené à la création des Talibans. Après la défaite soviétique, l’aide occidentale s’est brutalement terminée, créant un vide politique. Et la nature, on le sait, a horreur du vide. Près de dix ans de guerre et plus de 25 000 civils tués pour quoi, au juste?

Près de dix ans de guerre et plus de 25 000 civils tués pour quoi, au juste?

Silence de mort

Il y a trois ans que le drapeau unifolié descendait une ultime fois du mât de la dernière base canadienne encore en sol afghan à Kaboul.

Le Canada quittait l’Afghanistan dans une relative disgrâce, une guerre sans objectif tangible ni réelle stratégie de sortie.

Silence de mort, tant aux Communes que dans les grands médias. Il y a, faut-il l’admettre, quelque chose de rafraichissant avec l’absence des Conservateurs au pouvoir – ils nous ont habitués au fil des ans à transformer les fiascos militaires en victoires à grands renforts de propagande et de demi-vérités. Ils l’ont fait avec l’Afghanistan, puis avec la Libye – en passant par une réinterprétation hyperbolique de la Guerre de 1812 dont une des retombées les plus durables fut probablement les chocolats Laura Secord. Mais du côté des libéraux, on retrouve chez Justin Trudeau le même empressement que son paternel et l’indigne valet de ce dernier, Jean Chrétien, à ignorer la chose militaire.

Comme si ce chapitre de l’histoire portait une certaine honte…

Mais cette honte ne doit pas être portée par les soldats, hommes et femmes, qui ont servi dans cette guerre. Elle doit être portée par ceux qui l’ont non seulement déclenchée, mais aussi planifiée. Ceux qui l’ont vendue aux populations d’ici comme une grande entreprise de libération d’un peuple écrasé par quarante ans de guerre – mais qui est devenue un bourbier où le sang est venu, une fois de plus, tacher les uniformes des prolétaires de guerre et des villageois afghans plutôt que les cravates des politiciens.

Mais cette honte ne doit pas être portée par les soldats, hommes et femmes, qui ont servi dans cette guerre. Elle doit être portée par ceux qui l’ont non seulement déclenchée, mais aussi planifiée.

Il serait par contre naïf de penser que ce manque d’intérêt émane de bons sentiments pacifistes. Le Canada reste silencieux quant aux crimes de guerre commis par l’allié saoudien au Yémen. La vente d’armes se poursuit, tout comme le soutien indéfectible à Israël – malgré qu’un sondage canadien ait révélé, il y a deux semaines, qu’une majorité de Canadiens était favorable à des sanctions contre l’État hébreu qui poursuit ses politiques mortifères envers les Palestiniens. Il y a quelques jours, le quotidien Haaretz annonçait également que le Hamas était prêt à reconnaître les frontières pré-1967 et renonçait à son affiliation avec les Frères musulmans. Pendant ce temps, au sud du mur fantasmé par Éric Duhaime, Donald Trump annonçait cette semaine une hausse substantielle du budget de la défense. Une hausse proportionnelle à un impardonnable travail de sape dans des départements comme la diplomatie, l’environnement et l’éducation. Le secrétaire d’État Rex Tillerson annonce qu’une frappe préventive sur la Corée du Nord n’est plus exclue, désormais. Pour citer un ami américain, l’administration Trump coupe dans ce qui garde les gens en vie pour investir dans ce qui peut les tuer.

Pour citer un ami américain, l’administration Trump coupe dans ce qui garde les gens en vie pour investir dans ce qui peut les tuer.

Donc, pour des raisons différentes, la guerre d’Afghanistan tombe déjà dans l’oubli. C’est là la meilleure façon pour l’Histoire de se répéter, encore une fois.

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