Religion

Comment j'ai perdu foi en l'athéisme

«J'appartiens au peuple des livres.»
Photo: Max Pixel

Souvent, les livres m'appellent. C'est pour ça que je me rends fréquemment en librairie, sans objectif d'achat précis, laissant les rayons de bouquin m'interpeller, stimulant un bras tendu à la cueillette de la prochaine ivresse littéraire. Mais parfois je n'ai même pas besoin de me rendre en magasin.

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Je suis dans la début vingtaine. Je travaille tardivement pour la première fois de ma vie, dans un centre de liquidation de Sears. Étudiant en journalisme, je tente de déchiffrer The Economist pendant mes lunchs. Je tombe sur un article recensant The God Delusion du scientifique britannique Richard Dawkins. L'encadré explique comment l'auteur tente de prouver la non-existence de Dieu et je suis immédiatement saisi : il me faut ce livre.

Mes premières années scolaires se sont effectuées dans des écoles juives religieuses; de cette expérience je peux surtout me vanter d'avoir appris un anglais impeccable. Mon éducation était en partie religieuse. La Torah a autant marqué mon éducation que Disney, YTV, Le petit prince et l'héritage français traditionnel (voire colonialiste) de mes parents. Je ne reniais pas l'existence de Dieu, en fait je le craignais : on n'appliquait pas rigoureusement les règlements explicites des textes sacrés, mais on en saisissait l'essence, et moi j'avais peur du pire. Toute désobéissance des parents, tout affront à l'autorité, toute indulgence personnelle envers mes pulsions, relevait du péché. Une figure omnipotente me jugeait constamment. J'avais accepté Dieu comme on accepte la NSA : on espère ne rien faire qui les fâchera, puisqu'on ne peut pas échapper à leur pouvoir tentaculaire.

Je me suis donc rendu à la librairie et j'ai acheté The God Delusion. Il est évidemment impossible de prouver que Dieu n'existe pas, mais l'auteur réalise un travail splendide à illustrer le caractère poétique et emballant d'un univers observé et mesuré par la science. Aux explications des textes sacrés, il oppose l'état actuel des connaissances scientifiques. À la prétendue supériorité morale des religions, supposant que la présence de Dieu et l'existence de l'enfer et du paradis servent de dissuaisf envers le mal, il rappelle l'existence de principes éthiques agnostiques et bienveillants. Dans la même veine, je lis aussi Traité d'athéologie de Michel Onfray, dont l'expérience personnelle troublante a servi de premier élan de distanciation envers la religion organisée. Je passe des heures regarder feu Christopher Hitchens, auteur de God is Not Great, livrer des hitchslaps épiques à des croyants niais cherchant à affronter l'auteur lors de ses légendaires débats. Sam Harris participe au combat, allant même jusqu'à fâcher Batman.

J'achète l'Ancien Testament, le Nouveau Testament, le Coran, question de lire, intégrer, comprendre, citer, dénoncer.

J'adhère aux principes athées avec une véhémence quasi religieuse. Me voyant y aller avec un peu trop de verve, je relativise mon point de vue : après quelques mois à me proclamer athée, je finis par me considérer agnostique. Ce que je ne peux pas prouver, je n'avancerai pas avec la même certitude que ceux que je dénonce.

Ce que je ne peux pas prouver, je n'avancerai pas avec la même certitude que ceux que je dénonce.

Et puis des auteurs comme Jonathan Haidt m'empêchent de juger trop sévèrement ceux qui croient fermement : en plus d'un sentiment de communauté important, les gens religieux sont souvent beaucoup plus heureux que les non-croyants. Je ne suis pas un échantillon représentatif de quoique ce soit, mais je suis facilement prêt à croire que je suis moins heureux que d'autres.

Surtout, je ne laisse pas mes objections envers la religion dicter la manière dont je vois les gens qui accordent une place à la spiritualité dans leur vie, grande comme petite. Je prends exemple de ma famille, qui pratique une forme de judaïsme influencé par les traditions sépharades, l'héritage marocain, l'appartenance française, la réalité montréalaise et le quotidien familial, pour constater que l'habit ne fait pas le moine.

C'est entre autres pour ça que j'ai autant de difficulté avec l'obsession laïque de notre époque, qui relève souvent, à mon humble avis, d'un mépris de l'autre travesti, sans rigueur, en compassion. Il faudrait accepter que la femme voilée est opprimée systématiquement, puisque l'interprétation religieuse du voile veut qu'elle cache ses cheveux pour ne pas attiser l'attraction incontrôlable des hommes et qu'elle ne les montre qu'une fois bien emprisonnée dans sa structure familiale à domicile, à l'abri du monde entier.

Souvent, les opposants idéologiques d'une philosophie précise vont interpréter les principes de leurs adversaires avec bien plus de vigueur qu'eux. Les détracteurs de Donald Trump accordent beaucoup plus d'importance aux mots du président que sa base de supporteurs, peu intéressés aux nuances des propos du milliardaire orangé. Quand on parle de véganisme, les carnistes vont extrapoler les notions de compassion envers la souffrance pour nous rappeler que même les plantes peuvent apparemment ressentir de la douleur. L'argument ne sert évidemment pas à trouver des moyens de limiter ce type de souffrance.

Idem avec l'islamophobie, ou avec la ferveur anti-religieuse des quatre chevaliers de l'Apocalypse que représentent Dawkins, Hitchens, Harris et Onfray : je sais pertinemment qu'il existait une complexité bouillonnante dans ma tête, même quand je portais la kippa. Je sais très bien que la façon dont on célèbre Shabat ne plaît pas nécessairement aux membres les plus rigoureux du peuple du livre. Par le fait même, je peux très bien comprendre qu'un voile, ça peut vouloir dire un milliard de choses, et que celles qui le portent le font pour des raisons qui peuvent m'échapper et qui n'ont absolument pas à m'être expliquées.

Je pense que j'avais besoin d'une philosophie athée radicale pour m'extirper violemment de la certitude de l'existence de Dieu et des blocages personnels qui y sont souvent liés. J'ai cru, j'ai lu, j'ai cru comprendre. Ayant navigué aux deux pôles dans les eaux enivrantes de la certitude moralisatrice, je préfère désormais voguer sans repères précis dans l'immense océan de la rencontre humaine. Et comme je préfère qu'on ne me colle pas d'étiquette (à part peut-être Jewish writer), je ne présume rien d'emblée sur les naufragés que je croise : peu importe ce qu'ils portent ou ce qu'ils lisent, il se cache en eux souvent une profondeur plus complexe que nous ne pouvons supposer.

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