Burkina Faso : le pouvoir balayé

Blaise Compaoré chassé du pouvoir
Bianca Joubert

Le 31 octobre, Blaise Compaoré, président du Burkina Faso, a été chassé du pouvoir par le peuple après 27 ans de règne. Des manifestations monstres les jours précédents – une marée humaine d’un million de personnes dans la rue – ont conduit à sa démission. Malgré des tentatives de faire croire à un coup d’État, il s’agit bel et bien d’une insurrection populaire.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

À l’origine de la contestation, une énième tentative du président burkinabé de changer la constitution pour se présenter de nouveau, après deux septennats et deux quinquennats. Vingt-sept ans : 324 mois, 118 260 jours de pouvoir. Toute une génération n’a connu que ce président. Cette même jeunesse est sortie massivement dans la rue à l’appel du mouvement « Le balai citoyen » et aux côtés de l’opposition.

Cette victoire n’est pas issue d’une réaction spontanée. Depuis plus d’un an, ce mouvement citoyen a été pensé, réfléchi, organisé. Rencontre après rencontre, manifestation après manifestation, les membres du mouvement ont brandi leurs balais et sensibilisé la population. En août 2013, de passage à Montréal, l’un des leaders du « Balai citoyen », le rappeur Smockey Bambara, a même tenu une marche sur la rue Ste-Catherine, s’invitant en chemin à la station de radio CIBL pour parler de l’article 37, qui fixe le nombre maximum de quinquennats présidentiels à deux et que l’expert en tripatouillage constitutionnel Compaoré tentait de faire réviser pour la troisième fois.

Ceci n’est pas un coup d’État

À Ouagadougou, les spatules de bois des femmes ont rejoint les balais dans la rue.

À Ouagadougou, les spatules de bois des femmes ont rejoint les balais dans la rue. La Place de la Nation, assaillie de toutes parts, devient « Place de la Révolution ». La foule ne démord pas. Le Parlement est incendié. Le 31 octobre, les jeux sont faits pour Blaise Compaoré, qui, après avoir tenté une ultime tractation pour se maintenir et dissous le gouvernement, doit fuir vers la Côte d’Ivoire, sous l’aile du président Allassane Ouattara.

Le président parti, les forces de l’opposition et les forces civiles, dont le Balai citoyen, appellent l’armée à prendre ses responsabilités. Dans une entente consensuelle et inclusive, il est décidé que l’armée assurera la transition, étant considérée, avec la réalité du terrain, comme la seule instance capable de faire régner l’ordre. Le lieutenant-colonel Isaac Yacouba Zida est désigné à l’unanimité comme chef du gouvernement transitoire. Malgré les 30 morts et la centaine de blessés, un relatif sentiment d’allégresse règne sur la ville. Le 2 novembre, première ombre au tableau. L’armée débarque à la RTB (Radiodiffusion Télévision du Burkina) et tire des coups de semonce pour disperser la foule massée devant : deux candidats ont fait irruption coup sur coup pour s’autoproclamer en ondes président de la transition. Dans la confusion, des manifestants, dont certains scandent déjà « Zida dégage », veulent fuir. Un jeune homme meurt dans la foulée. Les médias titrent rapidement "L'armée prend le contrôle", tentant de faire d’une insurrection populaire un coup d’État. Les coups de semonce sont présentés comme « un coup de force » qui sonne comme « un défi à la communauté internationale, États-Unis en tête ». Des «sanctions» sont vite évoquées. « On tente de voler aux Burkinabés les termes qu’ils sont en train de décider pour eux-mêmes, pense Yanick Létourneau, réalisateur du documentaire les États-Unis d’Afrique et témoin privilégié du mouvement « Le Balai citoyen ». C’est comme si on voulait décrédibiliser l’action des jeunes. »

Des sanctions contre la volonté du peuple?

L’Union africaine, par la bouche de Simeon Oyono Esono, chef du Conseil de paix et de sécurité, demande « aux forces armées de transférer le pouvoir aux autorités civiles […] dans une période de deux semaines. » Après plusieurs concertations avec la société civile, les partis politiques, les autorités religieuses et coutumières et les représentations diplomatiques, l’armée laisse vite entendre qu’elle remettra rapidement le pouvoir aux civils.

La puissance de la rue burkinabè fait-elle trembler les présidents africains tentés par les mêmes stratagèmes? Déjà, au Bénin, des marches ont eu lieu pour mettre en garde le président. Aziz Fall, politologue et coordonnateur de la Campagne internationale justice pour Sankara depuis 18 ans, n’est pas dupe : « Compaoré est une pièce maitresse de la Françafrique, l'OTAN et l'Africom. Il a longtemps déstabilisé tous les pays et les forces sociales de la sous-région. »

Pour lui, il a permis d'y déposséder et brader les ressources naturelles, d’enrichir des pans entiers de pouvoirs oligarchiques dans le monde : « Ce régime garde une grande capacité de nuisance. Le système est ébranlé, mais pas terrassé. Malgré les changements, il se recompose. »

Si Blaise Compaoré a pu se maintenir si longtemps au pouvoir, c’est qu’il faisait l’affaire de la communauté internationale, qui lui a concocté l’image d’un homme de paix.

Si Blaise Compaoré a pu se maintenir si longtemps au pouvoir, c’est qu’il faisait l’affaire de la communauté internationale, qui lui a concocté l’image d’un homme de paix.

L’ombre de Sankara

Le président François Hollande, en visite au Canada, a affirmé que la France a facilité l’évacuation « sans drame » de Compaoré vers la Côte d’Ivoire. « Sans drame » : on réclame depuis des années la fin de l’impunité pour celui qu’on accuse d’assassinats politiques. Sa prise de pouvoir, le 15 octobre 1987, a débuté avec l’assassinat de son ami, le président Thomas Sankara, panafricaniste très apprécié sur le continent, menaçant pour les intérêts occidentaux.

« Compaoré doit répondre de ses crimes », dit la veuve de Sankara, Mariam, qui se bat aux côtés d’Aziz Fall depuis 18 ans. La cause de la Campagne internationale justice pour Sankara a été portée devant le Comité des Droits de l’Homme de l’ONU mais reste toujours pendante.

En 1998, c’est le journaliste Norbert Zongo qui était assassiné alors qu’il enquêtait sur le meurtre du chauffeur du frère du président, François Compaoré. La liste est longue. « Tant qu’il n’y aura pas une magistrature intègre, impartiale, Compaoré ne pourra être jugé », croit Aziz Fall.

Thomas Sankara secouait tout un continent. Il n’a pas été éliminé sans raison. Avec cet exemple réussi de révolution populaire d’octobre 2014, on peut s'attendre à des tentatives de déstabilisation. Vingt-sept ans après son départ tragique, le pouvoir né de ses cendres est déchu, car « on peut tuer un homme, mais pas ses idées », comme il se plaisait à dire. L’alternance politique pourra-t-elle enfin avoir lieu au « pays des hommes intègres »? Le plus dur reste à venir pour ne pas gâcher cette première victoire : « Les militaires doivent céder le pouvoir à l'ordre politique et civique et permettre au plus tôt l'organisation d'élections libres et transparentes. Les forces de la résistance doivent rester unies pour atteindre cet objectif», conclut Aziz Fall.

Poursuivez votre lecture...
Les Ficelles
OD chez nous : Épisode pré-saison
5 septembre 2020