Éducation

Élèves en difficulté: les «premières victimes» des choix budgétaires

Le dernier budget provincial est loin de faire la part belle aux ressources en éducation, malgré les sommes annoncées
Photo: JJ Thompson

Si Québec a promis d’investir massivement pour embaucher des professionnel-les qui sauront répondre aux besoins des élèves en difficulté, nombre de parents et d’enseignant-es restent sur leur appétit. Après sept ans de coupures dans le système, on craint que les services ne soient pas adaptés et surtout, loin d’être suffisants.

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Pour «agir de façon précoce, intensive et concertée auprès des enfants, plus particulièrement auprès de ceux qui présentent des difficultés», Québec prévoit consacrer 333 M$ cette année, sur un total de 3,4 G$ sur six ans, indique-t-on dans le budget déposé par le ministre Leitao la semaine dernière. On s’engage aussi à embaucher, dès septembre prochain, au moins 1500 nouveaux enseignant-es, professionnel-les ou employé-es de soutien.

«On va fournir de l’appui à tous les élèves. On veut que dans chacune des classes de maternelle et de première année, il y ait des ressources en accompagnement», a affirmé le ministre de l’Éducation, Sébastien Proulx. Ce dernier propose d’ajouter un éducateur spécialisé, un enseignant ou un orthophoniste, par exemple, mais sans toutefois diminuer le ratio d’élèves par enseignant.

Considérant qu’un-e élève sur quatre serait en difficulté au Québec — et un enfant sur trois à Montréal —, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) déplore que ces élèves soient encore et toujours les laissés-pour-compte du système. «Ça n’a pas de bon sens. Ça ne l’intéresse pas, le ministre, les élèves en difficulté. Ils sont les premières victimes de ses choix budgétaires. Il ne faut pas prendre les profs pour des idiots. Ils sont découragés, fatigués qu’on les rende responsables de tout, alors qu’ils n’ont rien eu [pour les aider]», peste Sylvain Mallette, président de la FAE.

Ça n’a pas de bon sens. Ça ne l’intéresse pas, le ministre, les élèves en difficulté. Ils sont les premières victimes de ses choix budgétaires.

Combien d’enfants sont concernés?

Le nombre d’élèves handicapés ou en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA) dans les écoles publiques et privées ne cesse d’augmenter. Ils étaient 15 000 de plus en 2015-2016 qu’il y a deux ans, alors qu’on en retrouvait 207 016 comparativement à 191 747 deux ans auparavant. Et avec les compressions de plus de 1 G$ dans le milieu de l’éducation, les services directs aux élèves ont été affectés.

«Le ministre sait très bien qu’il y a des pénuries de personnel et ça ne risque pas combler les besoins. Il y aura encore des parents qui vont se faire dire d’aller chercher des diagnostics au privé. C’est ça, la réalité. Ce qu’on nous dit avec un budget, c’est qu’il faudrait choisir les élèves qui auront des services et ceux qui n’en auront pas», se désole M. Mallette. En février dernier, la Coalition Avenir Québec révélait qu’il manquait 265 professionnels à temps plein à la Commission scolaire de Montréal (CSDM) pour répondre aux besoins de 13 800 élèves handicapés ou en difficultés d’adaptation ou d’apprentissage.

Le ministre sait très bien qu’il y a des pénuries de personnel et ça ne risque pas combler les besoins. Il y aura encore des parents qui vont se faire dire d’aller chercher des diagnostics au privé. C’est ça, la réalité.

Même s’il faut reconnaitre l’ajout de ressources additionnelles pour les enseignant-es, impossible de savoir pour l’instant si les commissions scolaires seront libres d’embaucher des spécialistes en fonction de leurs besoins précis. Les règles budgétaires devraient être connues seulement en juin, souligne Caroline Lemieux, attachée de presse à la Fédération des commissions scolaires du Québec. Celle-ci rappelle que l’ensemble des institutions nécessitent des investissements d’environ 100 M$ supplémentaires par année pour répondre aux besoins des EHDAA.

Réinventer... l’aide à l’école

Brigitte Dubé, présidente de la Coalition de parents d’enfants à besoins particuliers du Québec, salue le ministre pour avoir parlé de l’importance du dépistage précoce. Mais cette mère de deux enfants en difficulté demeure toutefois préoccupée. «Les milieux défavorisés seront ciblés en priorité. Or, les besoins ne se situent pas que dans ces milieux... c’est vraiment notre inquiétude. Et on a beau dire qu’on fera 1500 embauches de plus, mais ce sera pourquoi? Les ressources seront-elles bien formées?», s’interroge-t-elle.

Au-delà des investissements à venir, Mme Dubé est convaincue que des changements structurels s’imposent pour augmenter le taux de diplomation des élèves en difficulté. «Tant que le financement des services se basera sur la catégorie diagnostic au lieu d’une évaluation d’intensité des besoins individualisés, plusieurs élèves seront recalés», a-t-elle écrit dans l’énoncé de la Coalition, au lendemain du budget provincial. Selon les plus récentes données du ministère, seulement 45 % des EHDAA décrochent leur diplôme d’études secondaires ou une qualification.

Parlant de changements, l’idée de réinventer l’école ne date pas d’hier et continue de faire son chemin en politique, si l’on se réfère au projet de «Lab-école» du gouvernement Couillard. L’architecte Pierre Thibault, le triathlonien/promoteur de l’activité physique Pierre Lavoie et l’animateur/chef cuisinier Ricardo Larrivée voyageront à travers le monde pour «réfléchir avec le gouvernement sur ce que devrait être l’école du futur», pouvait-on lire dans La Presse la semaine dernière.

Les 1,5 M$ par année consacrés à ce projet auraient pu être investis autrement, plaide Mme Dubé. «D’avoir une école, un lieu sain et adapté, ce sera toujours bon pour développer les capacités d’apprentissage. Mais pourquoi faire une nouvelle étude alors qu’il en existe déjà?». Du côté de la FAE, la nouvelle a été très mal accueillie. «C’est une grande campagne d’image. Pendant ce temps, 20 % des profs quittent la profession avant la cinquième année d’exercice», dénonce M. Malette. Complètement dépassé par cette nouvelle, ce dernier invite Ricardo à «rester dans sa cuisine», ne saisissant pas comment l'animateur pourrait résoudre les problèmes auxquels font face les professeur-es.

C’est une grande campagne d’image. Pendant ce temps, 20 % des profs quittent la profession avant la cinquième année d’exercice

Une pétition circule actuellement dans l’espoir que les besoins des élèves en difficulté soient mieux considérés. Initiée par François-Olivier Pinard-Herkel , enseignant au secondaire et Anne-Laure Gille, orthophoniste scolaire «Ça va pas la tête» demande au ministère de l’Éducation de «repenser les balises encadrant le financement des élèves à besoins particuliers» et d’assurer un suivi de l’utilisation des fonds réservés aux EHDAA.

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