Lecture

J'aime plusieurs livres à la fois

Comment la lecture m'a fait comprendre que je suis polyamoureux.
Photo: Luke Hayfield

«Elle ne veut pas d'enfant: la prémisse est ridicule.» Voilà l'essence de mon commentaire naïf et indigné, en secondaire 3, à propos du livre Apocalypse Non de Birgit Vanderbeke. La seule idée d'une femme rejetant si fermement le potentiel rôle de mère me semblait inacceptable. Qui refuserait cet appel?

Moi, en fait.

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À quoi servent les certitudes si elles ne sont pas ébranlées, réservant le même sort à leurs remplaçantes? Ainsi va la vie : je ne voyais pas comment une femme pouvait ne pas vouloir devenir mère, alors qu'à aucun instant dans mon existence je n'ai contemplé sérieusement l'idée d'élever un enfant.

Enfin, ce n'est pas tout à fait vrai. Je me permets un détour. Je ne connais que ça.

Parmi les livres qui me permettent de mieux comprendre la philosophie polyamoureuse qui ponctue mon existence, Sex at Dawn m'a particulièrement marqué : les deux auteurs expliquent comment la relation monogame n'est pas une fatalité des rapprochements humains, ni animaux. On y explore les dynamiques à partenaires variables des bonobos, des orangs-outans. De la Chine à l’Afrique subsaharienne, on illustre la diversité des arrangements affectifs, sexuels et communautaires. Un élément qui m’a particulièrement frappé: la «certitude de la paternité» n'est pas une valeur morale universelle. Dans certaines tribus, les hommes partis à la chasse distribuent le butin équitablement envers tous les enfants, pas juste les leurs. Dans d’autres communautés, l'enfant est considéré comme celui du village; le sperme précis qui a rencontré l'ovule de la mère importe peu. Savoir à tout prix qui est le père biologique et l’inclure de facto dans l’éducation de l’enfant, c’est une idée davantage promue que vécue. Comme la monogamie d’ailleurs. Aucune société ne l’est en pratique.

Un élément qui m’a particulièrement frappé: la «certitude de la paternité» n'est pas une valeur morale universelle.

Avant, je terminais chaque livre que j'entamais, même si je trouvais déjà ça insupportable dès la deuxième phrase. Avant, j'attendais de finir un livre avant d'en commencer un autre. Aujourd'hui, j'étale des bouquins sur mon lit, je les cueille un par un, lisant les premiers passages envoutants, poursuivant une lecture préalablement interrompue ou décidant finalement qu'il faut absolument que je poursuive une lecture précise, tant elle m'est pertinente.

Je ressens une réelle joie à adopter une telle désinvolture dans ma lecture. De toute façon, comme l’adolescent que j’étais le démontre, terminer un livre, ça ne veut pas dire le comprendre.

Aujourd'hui, je regarde mon neveu dans les yeux. À un an et quelques mois, il est un petit garçon ludique, débrouillard, rigoleur, affectueux. Je le vois plusieurs fois par semaine, il finit souvent blotti dans mes bras et nous nous regardons dans les yeux, complices : comment cela se fait-il que j'aie un rapport si réel avec un individu n'ayant pas encore d'histoire à proprement parler, de secret, d'inside joke, de conversation même? Pourtant, au fil des semaines, notre rapport se précise, comme sa dexterité, sa mobilité, sa volonté. Évidemment, il a tendance à quitter le confort sécuritaire de mes bras pour marcher avec enthousiasme vers la prochaine bêtise. D’où pourrait-il bien tenir ça?

Il y a des livres que je n'ai pas terminés, tellement leurs notions de base semblaient m'habiter depuis toujours. Je regrette l'importance accordée au livre The Game de Neil Strauss, mais il m'aura au moins permis de dédramatiser le contact avec les femmes. En lisant The Ethical Slut, j'ai rapidement compris que je faisais partie de cette communauté libertine de promiscuité bienveillante. C'était à l'époque où je lisais chaque ligne de livres qui ne m'interpelaient pas et, pourtant, je n'ai pas achevé ces pièces faisant écho aux curiosités enflammées de mon cœur. Peut-être connaissait-il la suite; les incendies sont ravageurs, mais prévisibles.

Scruter rigoureusement, c’est souvent constater le caractère arbitraire des frontières invisibles que nous érigeons. C’est par une frontière factice que nous pouvons faire une distinction nette entre l’humain et l’animal non humain, au profit de nos papilles gustatives. De même, j’ai longtemps vu la paternité comme seul moyen potentiel d’entretenir une relation significative avec un enfant. Or, rejeter les concepts de base du couple monogame, c’était exclure définitivement ce rôle de père dans les avenues possibles de ma vie.

Scruter rigoureusement, c’est souvent constater le caractère arbitraire des frontières invisibles que nous érigeons.

Plus je réfléchis aux notions d’amour et d’alimentation, et plus je constate qu'il s’agit d’une réflexion sur la communauté, qui va au delà du voisinage et de la famille nucléaire.

Certaines pratiques marginales nous donnent l’impression de nous éloigner des autres, alors qu'il s’agit, dans mon cas, d’un détour nécessaire pour arriver à la même destination; celle d’un vivre ensemble réfléchi.

Des fois, ça prend un enfant pour dresser un village.

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