Littérature

Comment faire affaire avec un juif sans se ruiner

Joseph Elfassi

Ça m'a frappé soudainement, en voyage familial à Québec pour visiter la grande sœur qui y habitait : je devais absolument mettre la main sur Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer de Dany Laferrière. Je ne sais pas pourquoi. J'ai dû faire cinq librairies dans le quartier touristique, rien de bien érudit ni champêtre, des vitrines commerciales exposant les paroliers francophones... J'ai fini par trouver le premier roman du géant en devenir, ainsi qu'Éroshima, son deuxième.

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Au début, je me suis dit que je ne l'aimais pas. Après cinq livres, j’ai dû en venir à la conclusion qu'il y avait quelque chose qui me plaisait là-dedans. Est-ce que c'était les femmes empalées par les grandes queues des Caribéens? Est-ce que c'était l'invitation récurrente à rire dans la barbe du tyran, comme il dit si souvent? Vivre heureux sous la dictature. Les sourires tristes de Port-Au-Prince. Y a-t-il une seule lettre que je n'aime pas dans le corpus inconcevable de ce géant?

Ça me surprend moi-même un peu. Rétroactivement, je dois reconnaitre un penchant très narcissique dans les figures créatives qui me marquent. Philip Roth, Seinfeld, Gainsbourg, Leonard Cohen, Guillaume Dustan, Joann Sfar.

Un ami philosophe m’a demandé : « Et les femmes de ces appartenances? »

C’est bien ça le problème : j’incarne le jewish writer. Obsédé par le black à la plus grosse bibliographie, et par les shiksas révolutionnaires et libres, du genre Despentes, Déforges, Arcan. Félix a trouvé Meira, mais pas moi. Ils nous prennent tout, les goys, pas vrai?

C’est bien ça le problème : j’incarne le jewish writer.

On finit toujours par le savoir quand c'est un auteur juif. On n'y échappe pas dans la bio. On va mentionner l'héritage, à coup sûr. Pas besoin que ce soit la mère qui transmette, tant qu’il y a une goutte quelque part, on fait partie du peuple de l'encre. Du livre. Bon, des fois, c’est l’auteur qui le met dans sa bio. Mea maxima culpa, pour tous les potes qui portent la kippa, comme disait Loco Locass.

Peut-être que je comprends Laferrière à cause de son élan de fuite. Les utopies vers lesquelles il avance : un père qui lui ouvre la porte et une société qui lui ouvre les bras. Le père gardera la porte fermée, le peuple ouvrira les bras, mais pas si grands. Je pense que je peux comprendre ça. La notion de toujours un peu marcher sur la corde raide. Tu peux te placer devant les projecteurs but you better have a place to hide just in case.

Je pense que je peux comprendre ça. La notion de toujours un peu marcher sur la corde raide.

J'ai eu droit à une rencontre téléphonique significative avec le futur Académicien. Juste avant le tremblement de terre en Haïti. J'étais dans la cuisine de mes parents, sur le téléphone sans fil de la maison, en train de discuter de Montréal avec Dany Laferrière, qui faisait des analogies de foot pour parler de son travail. On ne voit pas l'effort nécessaire dans le mouvement gracieux de Pelé. Je n'oublierais jamais.

J’imagine qu’outre son penchant pour les rapports sexuels entre genres et continents, il y a des traits universels en Laferrière qui viennent me rejoindre, moi qui me retrouve comme un cliché vivant devant la figure du Jewish writer. Après tout, qu’ai-je en commun, d’un point de vue superficiel ou même politique, avec Virginie Despentes? Et le dandy pacifiste Vonnegut? Et le thanatologue Houellebecq? Et le douche romantique Beigbeder? Toujours pas de femme juive. Oy.

Peut-être qu’il me faudra relire Laferrière. Le récit de fuite et de sexe d’un homme apatride. La liberté terrifiante de l’étranger continu.

Dans son spectacle 2017, Louis CK parle de Magic Mike, le film de danseurs nus mettant en vedette Matthew McCoughnohey et Channing Tatum. Il explique qu’à l’avenir, dans les ruines d’un avenir rapproché, on ne comprendra pas le monde dans lequel un tel film a pu naitre. La littérature de Laferrière aurait-elle pu traverser les multiples frontières de notre époque troublée? L’auteur aurait-il pu faire le parcours jusque Montréal? Ses mots auraient-ils été imprimés par un éditeur actuel?

L’écriture doit-elle être le reflet du monde cassé dans lequel nous habitons? Doit-elle porter des causes plus grandes? Est-elle définie par l’époque, peut-elle la modifier?

Je l’ignore. Même s’ils permettent de projeter dans l’avenir, les auteurs ne peuvent que nous amener jusqu’au précipice de leur pensée. Il existe, au-delà de leurs mots, un gouffre immense où la réalité quotidienne se construit, dans un élan de folie et de panique. Lire, c’est tâter le sol pour arriver au bord de ce gouffre là. Écrire, c’est tendre la main.

Mais à quoi?

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