Personnes trans

Naître dans le mauvais corps

Gabrielle Brassard-Lecours

Alors que la communauté trans québécoise s’est mobilisée le 11 août dernier à Montréal lors d'une marche pour la reconnaissance des droits des personnes trans, Ricochet a rencontré un transsexuel en France. Ici ou outre-Atlantique, le chemin des trans est semé de nombreuses embûches.

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De retour de la gym, Éric (1) sort juste de la douche. Camisole blanche sur les épaules, le jeune homme, originaire du centre de la France, a les muscles bien dessinés. « La musculation et les exercices de force, c’est ma vie, lance-t-il. C’est ce que je veux faire plus tard. » Cinq séances de musculation et deux de cardio par semaine, une alimentation savamment triée, pesée et programmée. Ainsi, rien ne laisse penser qu’Éric est transsexuel. Un fin collier de barbe parcourt son visage, sa voix est grave et son torse, bien développé. Pourtant, le jeune homme a connu un vrai parcours du combattant avant de pouvoir obtenir le changement de son identité sexuelle à l’état civil français, au printemps dernier.

Bien qu'on lui ait assigné le sexe féminin à la naissance, Éric a su très tôt qu’il était un garçon

Bien qu'on lui ait assigné le sexe féminin à la naissance, Éric a su très tôt qu’il était un garçon : « Quand j’avais 5 ans, tous les soirs, je priais pour que je me réveille dans mon corps normal. Et chaque matin, j’étais déçu. » Auparavant réticent à témoigner, le jeune homme prend son temps et pèse ses mots. « Mon cerveau a banni pas mal de choses, car j’ai vécu des moments horribles, notamment durant mes années de collège et de lycée [secondaire et cégep, ndlr]. Les gens pensaient que j’avais la joie de vivre, mais ils ne savaient pas ce que je vivais à l’intérieur. » Un sourire de façade qui cachait un mal-être permanent : « Je n’ai pas été à l’aise en présence de quelqu’un avant mes 18 ans. »

Travesti pour se cacher

C’est en 2007, à l’âge de 13 ans, que tout change pour Éric. À la télévision, il suit Erwan, candidat d’une émission de télé-réalité (Secret Story) et trans comme lui. Il découvre alors l’existence du syndrome de Benjamin ; le sentiment d’appartenir au sexe opposé, associé à la volonté de transformation corporelle qui en découle. « Je me suis alors renseigné sur Internet, raconte Éric, geek à ses heures. Je lisais le blogue d’un trans plus vieux que moi. Je pouvais suivre ses transformations. Je me disais que je n’étais pas tout seul et qu’il y avait des solutions pour sortir du puits sans lumière dans lequel j’étais enfermé. » Bien renseigné et prêt à se construire un corps d’homme, Éric informe sa mère de sa transsexualité. « Je me suis dit que la vie allait être difficile pour lui, explique Monique (1), qui élève Éric seule depuis qu’il a 4 ans. C’est mon enfant. Je l’aime. Il fallait donc affronter cela ensemble. »

Cette même année, en 2007, au début de son secondaire, Éric se coupe pour la première fois les cheveux : « Je les avais jusqu’aux genoux », mime le jeune homme, qui les porte aujourd’hui très courts. Les prémices de son travestissement ne se feront pas sans douleur. Plutôt bon élève, Éric se fait dispenser systématiquement des cours de sport. La peur du regard des autres. Pour parfaire sa transformation, le jeune homme porte quotidiennement un corset pour compresser sa poitrine féminine, au point de lui couper la respiration. « J’étais tellement travestie que des filles venaient me draguer, car elles pensaient que j’étais un mec, se remémore Éric, assis devant son écran d’ordinateur sur lequel il fait défiler des photos de lui à cette époque. Dans cette même période, il ne se passe pas une semaine sans qu’on me demande, dans les couloirs de l’école, si je suis un garçon ou une fille. C’était quand même très paradoxal. »

Objectif M comme « Masculin »

Heureusement, durant ces années de galère, Éric rencontre une fille sur un site de chat. Il se présente comme garçon. « Parfois, j’avais l’impression d’en faire trop, comme pour montrer que j’étais bien un garçon. On t’enferme dans un rôle social et tu dois réapprendre à être toi-même. » Les deux jeunes discutent tous les soirs après l’école. Après deux ans de discussions virtuelles, il se rend à Paris pour rencontrer « la fille la plus simple et la plus gentille » qu’il connaisse. C’est son père qui l’emmène et qui, pour la première fois, présente sa fille comme un garçon. « J’étais stressé, se rappelle Éric. Il pleuvait. Elle a ouvert la porte de chez elle avec un grand sourire et elle ne l’a pas quitté. Tout s’est bien passé, comme sur le Net. On est allés au cinéma et j’ai échangé mon premier baiser avec elle. » Au bout d’un an de relation à distance, Éric révèle la vérité à sa copine. Pensif, le regard un peu lointain, Éric livre les paroles de sa bien-aimée de l’époque : « Elle m’a dit : “Ça ne changera jamais rien à mes yeux, tu seras toujours l’homme de ma vie”. »

Enfin, en avril dernier, l’obtention de l’inscription de la lettre M pour « Masculin » sur ses papiers d’identité.

Loup solitaire (selon ses propres mots), le jeune homme s’ouvre peu à peu et s’assume surtout de plus en plus. Après de nombreuses péripéties dans les coulisses médicales (impossibilité de traitements hormonaux avant sa majorité, séances chez les psychologues vécues comme un enfer, etc.), Éric s’injecte de la testostérone pour la première fois le 25 mai 2012, année de ses 18 ans. « C’est comme si j’avais eu une seconde puberté. Je me suis dit : Wow, je vis ce que les jeunes de 15 ans ont vécu. » Suit, fin 2013, une ablation des seins, qui n’en sont déjà presque plus grâce à la musculation à laquelle s’astreint le jeune homme depuis plusieurs années. Enfin, en avril dernier, l’obtention de l’inscription de la lettre M pour « Masculin » sur ses papiers d’identité. Pour cela, Éric a du recueillir de nombreuses lettres de témoignages de proches, de personnes qui le soignent, etc., avant de présenter sa requête de changement de sexe à l’état civil devant un tribunal et ainsi « justifier du caractère irréversible des transformations physiques visibles » (selon la législation française). Pour lui, les démarches ont duré à peine un an, chose plutôt rare, surtout à son âge.

Aujourd’hui, les deux demi-doses de testostérone qu’Éric s’injecte par mois ne changent rien à son quotidien. Il peut vivre comme tout le monde, comme tous les hommes. « Je suis assez confiant en l’homme que je suis devenu, en l’homme que je suis, pour ne pas avoir besoin de me faire greffer un sexe masculin pour l’instant, explique le jeune trans, attablé pour le souper. L’essentiel, c’est qu’il faut d’abord se sentir homme à travers soi, et non pas à travers le regard des autres. »

(1) Les prénoms ont été modifiés.

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