Éducation et politique

Au fondement de la question de l’échec scolaire

Photo: Mari Helin-Tuominen

Dans la foulée de la révélation, la semaine dernière, du «scandale de la note de passage» , il sera de bon ton pour quelques jours de s’indigner publiquement et de sortir dans les médias pour se prononcer en trois cents mots contre la culture de la médiocrité qui mine le système d’éducation québécois. On rappellera ici, du côté des détracteurs habituels du réseau public, la formation lacunaire des enseignants et là, du côté des acteurs principaux du milieu de l’éducation, l’absence de soutien et de ressources accordés aux professeurs, de même que la culture administrative nuisant à l’enseignement.

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Pourtant, bien que plusieurs des interventions ne manqueront certainement pas de soulever des points intéressants, on peut déjà prévoir que le problème fondamental ne sera mentionné de part et d’autre que du bout des lèvres, toujours sans gratter plus loin que la surface. Il s’agit du problème de l’idéologie dominante dans le système d’éducation québécois – un problème aussi insidieux et difficile à définir que la notion même d’idéologie, variable toujours présente, tacitement, dans tout discours.

De quelle idéologie s’agit-il? Très simplement, il s’agit de l’idéologie néolibérale.

Il serait trop complexe de chercher à définir ici de manière extensive le concept de néolibéralisme, mais nous pouvons le circonscrire à l’aide de deux caractéristiques fondamentales, dont on observe aisément les impacts dans la sphère politique québécoise. Dans un premier temps, on constate la réduction du politique à l’économique, qui s’opère lorsque les questions politiques fondamentales, telles que celle de la justice sociale, se voient offrir des réponses exclusivement économiques. Cette réduction a pour conséquence habituelle la transformation du citoyen en travailleur/consommateur ou, pour le dire dans la novlangue administrative, en «client». À cette première réduction s’ajoute celle du collectif à l’individuel.

À l’école du néolibéralisme

Il est normal de vouloir que l’enseignement dispensé de manière obligatoire aux jeunes Québécois demeure «en contact avec la réalité». Cependant, la soumission de notre compréhension de l’éducation à l’idéologie néolibérale nous pousse à concevoir l’école comme le lieu où nos jeunes doivent développer des compétences utiles (lire : «utilisables»). La pertinence des savoirs développés se mesure à l’étalon de leur capacité à être mis à profit immédiatement sur le marché du travail. C’est également l’effet de la double réduction du politique à l’économique et du collectif à l’individuel qui nous pousse à concevoir ainsi l’éducation comme subordonnée au but final que constitue l’emploi. On conçoit alors la diplomation non comme ce qui chapeaute le déploiement patient et prolongé d’efforts nécessaires à la transformation de soi et au développement du jugement critique, mais comme l’embryon de la reconnaissance professionnelle.

Cependant, la soumission de notre compréhension de l’éducation à l’idéologie néolibérale nous pousse à concevoir l’école comme le lieu où nos jeunes doivent développer des compétences utiles (lire : «utilisables»).

Dans ce contexte néolibéral, la diplomation devient un droit inaliénable du futur travailleur, que l’échec retient «injustement» sur les bancs d’école, l’empêchant d’atteindre sa fin réelle. Qu’on se situe aux niveaux primaire, secondaire, collégial ou universitaire, les outils que nous procure l’idéologie néolibérale ne permettent aucunement de justifier l’existence d’une institution telle que l’échec, dans la mesure où celle-ci ne revêt son sens réel que si l’apprentissage est sa propre fin. Plus clairement : la logique néolibérale ne nous permet pas de penser qu’il soit juste de faire échouer son cours de français à un élève appelé à faire des sciences naturelles.

En concevant le parcours académique non comme une fin en soi, mais comme une étape qui permette de former des employés, on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique. Lorsque l’éducation devient «un choix personnel» – un moyen d’obtenir un meilleur emploi –, on oublie qu’une population peu ou mal éduquée est également une population à qui manquent la culture, le sens historique, le jugement critique nécessaires à une compréhension réelle de ses droits et devoirs. Qui plus est, en concevant le développement intellectuel de l’individu comme subordonné à sa vie professionnelle, on entretient une culture de la médiocrité où l’on voit mal pourquoi il faudrait en savoir davantage que ce qui est directement utilisable dans le cadre extrêmement limité du travail rémunéré.

En concevant le parcours académique non comme une fin en soi, mais comme une étape qui permette de former des employés, on oublie le rôle fondamentalement politique que doit jouer l’éducation en contexte démocratique.

En définitive, le fait de s’étonner, de s’indigner collectivement de temps à autre de certaines pratiques douteuses entretenues par les directions scolaires ne résoudra pas le problème fondamental, qui se trouve au niveau idéologique. Seul un changement dans la culture institutionnelle du réseau public et dans la vision de l’éducation mise de l’avant par nos élites politiques nous permettra de nous affranchir de la conception néolibérale. Cela pourra se faire au profit d’un système d’éducation qui, sans abandonner l’objectif de neutralité axiologique de l’enseignement, demeure conscient du caractère irréductiblement politique de sa mission. Ce caractère politique ne pourra lui-même être accompli sans un retour massif des «humanités» au secondaire : c’est avant tout à grand coup d’histoire, de littérature, de philosophie et de science politique (pour ne nommer que quelques disciplines) que sont formés les esprits citoyens.

L'auteur est candidat au doctorat en philosophie à l'Université Paris-1 Panthéon Sorbonne / Université de Montréal
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