Féminisme

Avant de cacher le viol, il faut violer

Maintenant que ce silence est brisé et qu’on lui a donné un nom, il faut aller plus loin.
Photo: Richard Potts

On a beaucoup parlé, depuis l’affaire Jian Ghomeshi, en 2014, de culture du viol. Les féministes ont réussi à imposer l’expression dans l’espace public, même si la droite continue de s’en offusquer en faisant semblant de ne pas comprendre qu’il ne s’agit pas de la culture de violer, mais bien de la culture d’excuser, de banaliser et de minimiser les agressions sexuelles. Avec la déferlante du #AgressionNonDénoncée, les femmes ont enfin pu briser le silence concernant la violence qui entourait leur sexualité.

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Maintenant que ce silence est brisé et qu’on lui a donné un nom, il faut aller plus loin. Il faut dépasser le stade de se demander pourquoi est-ce qu’on excuse, on banalise et on minimise. Parce qu’avant de cacher un viol, il faut violer. Il faut donc remonter à la source du problème et se demander non seulement pourquoi le viol existe, comme crime, mais surtout pourquoi il est aussi répandu et pourquoi la forme qu’il prend généralement est une agression d’un membre du groupe social «homme» contre une membre du groupe social «femme»? Le phénomène social que nous avons devant nous est que, tous les jours, sur cette Terre, des hommes agressent des femmes. Pourquoi? Comment est-ce possible? Et pourquoi cela peut continuer, même une fois que nous l’avons collectivement dénoncé?

Les travaux de l’anthropologue Paola Tabet jettent un éclairage intéressant sur cette question. Ses recherches ont permis de montrer que, dans beaucoup de sociétés, l’acte sexuel féminin est récompensé par un don. Ce constat révèle quelque chose d’important au sujet de la sexualité entre hommes et femmes : elle n’est généralement pas réciproque. Il s’agit plutôt, dans bien des cas, d’un échange asymétrique. C’est-dire que les femmes donnent de la sexualité, mais pas les hommes. Ils doivent alors compenser par quelque chose d’autre.

Ce constat révèle quelque chose d’important au sujet de la sexualité entre hommes et femmes : elle n’est généralement pas réciproque.

Cela vient remettre en question la distinction radicale qui existerait entre la prostituée et la femme «bien». Tabet postule au contraire que toutes les femmes sont quelque part sur le continuum de l’échange économico-sexuel. Les situations personnelles varient, mais toutes échangent de la sexualité contre des ressources, de la prostituée à la femme mariée. Les variations dépendent des services rendus (seulement des services sexuels ou également des services domestiques), du type de négociation (implicite, par la séduction, ou explicite, en discutant directement des montants d’argent en jeu et du temps de travail) et finalement de la forme de la compensation (don, entretien, argent).

Tabet constate aussi que la principale richesse des femmes, c’est bien souvent leur sexe. Elle cite les prostituées italiennes qui disent «nous sommes assises sur notre capital». Appliqué à la situation des Québécoises d’aujourd’hui, cela permet peut-être d’expliquer l’obligation persistante, pour les femmes, d’être séduisantes partout et tout le temps, peu importe leur métier. Oui, on aime leur intelligence et leurs compétences, mais on aime aussi beaucoup leur corps et leur sexualité.

Mais si l’on dit que la principale richesse des femmes, c’est leur sexe, cela veut dire qu’elles ont un accès restreint à d’autres ressources. Par exemple, selon les travaux de Tabet sur les échanges économico-sexuels en Haïti, dans les années 90, un homme travaillant dans le bâtiment pouvait gagner 10 à 100 fois le salaire d’une femme domestique ou travaillant dans le petit commerce. C’est ce déséquilibre dans les possibilités de gagner sa vie qui obligerait la transformation de la sexualité féminine en sexualité de service.

Donc, pour s’assurer l’accès à la sexualité des femmes, les hommes contrôleraient leur accès aux ressources. Un autre exemple fourni par l’anthropologue pour illustrer cette réalité est celui du peuple Mehinaku, en Amazonie, où l’on interdisait aux femmes de pêcher. Et comme par hasard, la principale ressource avec laquelle on rétribuait leurs services sexuels était justement le poisson! Les travaux de la socio-anthropologue française Priscille Touraille ont même montré que la différence de taille entre les hommes et les femmes n’était peut-être pas naturelle, mais bien plutôt d’origine sociale. Ils suggèrent que les femmes seraient en fait sous-alimentées par rapport aux hommes. Cette thèse est expliquée plus en détail dans le documentaire Pourquoi les femmes sont-elles plus petites que les hommes, disponible sur YouTube.

L’usage de la violence (et notamment sexuelle) serait un des mécanismes qui permettrait de maintenir la subordination de la sexualité féminine. Pour la sociologue Colette Guillaumin, il s’agit d’un moyen employé par les hommes pour effrayer les femmes et exprimer leur droit de propriété sur elles. La violence physique ne peut pas être considérée comme une bavure individuelle, psychologique ou circonstancielle parce qu’elle est quantitativement non exceptionnelle.

En bref, Paola Tabet présente l’échange économico-sexuel comme une grande arnaque, qui dépossède les femmes de leur sexualité. Je pense que ce cadre d’analyse est utile pour comprendre la question du viol, au-delà de la question culturelle qui vise à l’excuser et à le légitimer. Si on pense la sexualité des femmes comme une ressource, cela fait d’un viol une ressource volée. Une relation sexuelle pour laquelle un homme n’a ni besoin de débourser ni de séduire, c’est un vol.

Une relation sexuelle pour laquelle un homme n’a ni besoin de débourser ni de séduire, c’est un vol.

Maintenant, comment renverser cet ordre des choses? Comment rendre aux femmes leur sexualité? Depuis les années 70, les féministes se battent contre la division sexuelle du travail. À terme, cela permettrait de sortir les femmes de la dépendance économique et d’éviter de se voir contraintes à marchandiser leur sexualité de service (de la prostitution à l’entretien par le conjoint). Un jour, la sexualité ne sera peut-être plus un service que l’on peut négocier, mais seulement une pratique que l’on peut désirer. Est-ce que cela fera nécessairement qu’elle ne sera plus appropriable par autrui? Voilà une question plus épineuse.

En attendant, il faut mettre sur pied ou renforcer les institutions qui permettent de rendre les hommes imputables pour leurs abus sexuels. Le problème est que les rapports sexuels sont généralement, par définition, des rapports intimes et donc, sans témoin. Et ils n’ont pas besoin de laisser des marques physiques, donc des preuves, pour être traumatiques. Comment rendre effective la criminalisation des rapports sexuels non consentants quand, avec la présomption d’innocence, le fardeau de la preuve revient aux femmes qui n’ont généralement, justement, pas de preuve? Les féministes doivent s’atteler de toute urgence au problème auquel elles font face en ce moment avec la justice libérale, qui permet l’acquittement des Jian Ghomeshi et des Gerry Sklavounos de ce monde.

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