Discours politiques

Gauche caviar… ou droite poutine?

Photo: Yuri Long

J’ai subi des critiques sarcastiques d’anarchistes qui me reprochent d’être associé à l’anarchisme alors que je suis professeur d’une université d’État. On pourrait donc m’identifier à la «gauche caviar», terme péjoratif qui désigne des progressistes parlant d’égalité et de justice sociale, mais qui évoluent dans des sphères privilégiées. Conscient de cette contradiction, j’ai tendance à me présenter comme «sympathisant» de l’anarchisme, plutôt qu’anarchiste, même si l’idéal anarchiste me plaît plus que tous les autres.

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Le Québécois ordinaire

Du côté des intellectuels conservateurs et réactionnaires du Québec, on aime ridiculiser cette gauche caviar. On épingle la go-gauche du Plateau ou de l’UQAM, déconnectée du vrai peuple. En 2007, par exemple, un professeur de science politique de l’Université d’Ottawa avait pris la défense d’Hérouxville lors du débat sur les «accommodements raisonnables». Des habitants d’Hérouxville avaient proposé un code de vie stipulant, entre autres choses, qu’on ne devait pas y lapider les femmes ni les brûler à l’acide. Pour plusieurs, ce code risquait d’attiser l’islamophobie, mais ce professeur d’Ottawa préférait défendre le bon peuple d’Hérouxville et attaquer «les journalistes, les universitaires, les intellectuels», «nos multiculturalistes […] convaincus de leur supériorité morale» face «à la populace ignorante». Cet universitaire laissait entendre qu’il savait, lui, ce que pense et veut le vrai peuple.

Il y a quelques semaines, le chroniqueur Mathieu Bock-Côté a rendu hommage à André Drouin, mort à 70 ans. Ce conseiller municipal d’Hérouxville avait défendu le code de vie et même suggéré que le gouvernement ait recours à «la mesure d’urgence pour protéger la culture du peuple». Selon Mathieu Bock-Côté, ce code de vie avait fait réagir négativement «nos élites politico-médiatiques», car elles mépriseraient les «Québécois ordinaires». Le chroniqueur vedette laissait entendre qu’il n’appartenait pas, lui, à l’«élite politico-médiatique», et qu’il serait plutôt du côté des gens «ordinaires».

À la gauche caviar s’oppose donc une droite poutine. Selon elle, le «Québécois ordinaire» n’est pas musulman. Il se méfie des musulmans, plus encore des musulmanes. Ce «Québécois ordinaire» n’est surtout pas favorable à la diversité et à l’immigration, surtout d’origine musulmane. Et l’élite de la go-gogauche ne le comprend pas.

Bluff de la droite poutine

La recette de la droite poutine? Des frites (françaises, évidemment). Des crottes de fromage (du «P’tit Québec» fera l’affaire). Le tout recouvert d’une épaisse sauce (brune, de préférence).

Or, en réalité, la droite poutine occupe exactement la même position privilégiée que la gauche caviar dans les secteurs universitaires, médiatiques et culturels. Mais son discours cherche à masquer cette réalité.

Or, en réalité, la droite poutine occupe exactement la même position privilégiée que la gauche caviar dans les secteurs universitaires, médiatiques et culturels.

Par exemple, elle prétend que l’UQAM est déconnectée du vrai peuple. Pourtant, plus de 50% des personnes qui s’inscrivent à l’UQAM sont les premières de leur famille à entreprendre des études universitaires et près de 50% s’inscrivent à temps partiel, ce qui n’est pas le cas des universités hors du réseau de l’Université du Québec. S’il opte pour des études universitaires, le peuple choisit donc surtout l’UQAM.

Mais le «Québécois ordinaire» ne va pas à l’Université, pourrait-on croire… Mais il ne tient pas non plus chronique dans Le Journal de Montréal, ni ne s’exprime à la télévision et à la radio, comme les porte-paroles de la droite poutine.

Droite poutine et activistes identitaires

Les activistes identitaires ne se laissent cependant pas tous bluffer par les vedettes intellectuelles de la droite poutine.

Les activistes identitaires ne se laissent cependant pas tous bluffer par les vedettes intellectuelles de la droite poutine.

En octobre dernier, par exemple, Mathieu Bock-Côté participait à un débat à l’Université Laval, intitulé «Nationalisme québécois : définitions et perspectives d’avenir». Des militants du groupe Atalante, associé par les médias à l’extrême droite, y ont distribué un tract frappé de cette simple déclaration : «La renaissance identitaire se fait par l’action et NON dans des dîners de galas!»

Les identitaires reprochaient donc à Mathieu Bock-Côté d’être un grand parleur, mais un petit faiseur; de prétendre défendre le peuple, mais d’en être bien éloigné.

Sur sa page Facebook, le groupe publiait ce commentaire, à l’occasion de l’événement : «Mathieu Bock-Côté, sociologue et essayiste, qui pleurniche régulièrement sur la déchéance identitaire au Québec, mais qui est aussi le premier à cracher sur les initiatives qui répondent à l’appel, a eu droit à de cordiales salutations de la part de nos militants, que monsieur qualifiait dernièrement de : “bizarroïdes”, “folkloriques”, “caricaturaux” et “pelés”. […] Nous n’avons qu’un message à lancer! La renaissance identitaire se fait par l’action et NON dans des dîners de gala! Pourtant, c’est dommage, nous qui vous apprécions bien, M. Bock-Côté.»

Que peut-on déduire de cette réaction face à l’intellectuel-du-peuple-ordinaire? Premièrement, que les plus radicaux des identitaires apprécient bien sa prose, même si l’intellectuel tente de s’en distancier. Deuxièmement, que ces activistes lui reprochent d’être un intellectuel déconnecté du vrai peuple et de la vraie lutte.

Droite victimaire

Contrairement à la droite poutine, plusieurs de la gauche dite caviar ont une expérience militante concrète dans des syndicats, des groupes de femmes, des collectifs anarchistes, etc., où l'on croise le vrai peuple (si cette notion veut réellement dire quelque chose…).

De plus, la gauche caviar admet (parfois) l’existence des inégalités systémiques et institutionnelles dont elle bénéficie (y compris dans son militantisme). Elle entretient même une certaine culpabilité au sujet de ces privilèges et cherche à réduire leurs effets néfastes.

La droite poutine n’a pas cette honnêteté intellectuelle et politique. Elle reste aveugle ou muette face à ses propres contradictions, et à ses avantages institutionnels et systémiques. Plutôt que de reconnaître ses privilèges, la droite poutine se prétend victime de censure et frappée d’excommunication, même si elle occupe une très bonne position au sein de l’«élite politico-médiatique».

Plutôt que de reconnaître ses privilèges, la droite poutine se prétend victime de censure et frappée d’excommunication, même si elle occupe une très bonne position au sein de l’«élite politico-médiatique».

Au final, cette évocation du vrai peuple est un bluff qui lui permet de mieux justifier son discours victimaire, ses positions idéologiques et ses attaques continuelles contre les progressistes, et les partisans de la tolérance et du pluralisme.

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