Pauvreté

Ken Loach et le mythe du bon pauvre

Photo: Rafal Malinowski

Cette semaine, le film lauréat de la Palme d’or à Cannes, I, Daniel Blake, du cinéaste Ken Loach, a pris l’affiche au Québec. Les critiques d’ici font écho à celles d’outremer, louangeant une œuvre qui bouleverse. Et pour bouleverser, le film bouleverse. Assise dans une salle du Cinéma du Parc un dimanche après-midi, entourée de têtes blanches enthousiasmées de voir le nouveau chef d’œuvre déclaré du monde cinématographique, je n’ai pu m’empêcher, comme tout le monde, de verser quelques larmes aux moments précis où le cinéaste a voulu me faire faire pleurer. Je suis ressortie de cette projection sonnée de m’être sentie manipulée et fâchée de m’être faite prendre au jeu d’un récit dangereusement moralisateur.

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L’histoire ressemble à une version contemporaine d’un drame victorien sur les conditions de vie de la classe ouvrière. Daniel Blake est un ouvrier de 57 ans qui, suite à un arrêt cardiaque, ne peut plus travailler. Il se retrouve pris dans un dédale administratif kafkaïen, où la machine institutionnelle semble rodée pour le dépouiller de sa dignité. Il rencontre en chemin Katie, mère monoparentale relocalisée en raison des pénuries de logements sociaux, qui doit aller jusqu’à se priver de nourriture pour faire vivre ses enfants. Une version moderne des Misérables d’Hugo ou des Temps difficiles de Dickens. Cependant, cette fois, ce ne sont plus les marchands capitalistes avares qui font figure de méchants. Ce sont plutôt les fonctionnaires sans âme d’un État déshumanisant qui font office de force du mal.

C’est un récit qui fait écho à bien d’autres que l’on entend souvent au Québec. On dénonce l’incapacité de l’État à pallier aux injustices sans toutefois insister sur l’origine de ces injustices, soit l’économie capitaliste. Le film de Loach décrie aussi, à juste titre, la propension des services étatiques d’aide sociale à intégrer la logique de marché. Cependant, il y a deux problèmes majeurs avec la façon dont Loach – comme d’autres d’ailleurs – attaquent cet enjeu.

On dénonce l’incapacité de l’État à pallier aux injustices sans toutefois insister sur l’origine de ces injustices, soit l’économie capitaliste.

Tout d’abord, il le fait en flattant l’égo du spectateur, par la mise en scène du mythe du bon pauvre. Dans I, Daniel Blake, tous les personnages pauvres sont attachants. Aucun n’a de vice : personne ne fume, ne boit, ne fait preuve de violence ou de comportements manipulateurs. Facile, alors, pour le spectateur aisé et éduqué, de s’identifier à ce «bon» pauvre qui, malgré sa pureté morale, tombe dans la spirale infernale d’une société qui le traite comme un simple numéro.

Le problème, c’est que la pauvreté, la vraie, ce n’est pas aussi beau et aussi lisse. Oui, il y a ces malchanceux auxquels vous et moi pouvons nous identifier. Ces gens éduqués qui ont vécu un drame personnel et ont fini dans la rue. Oui, ça peut nous arriver. Mais il y a aussi toute une masse de gens avec qui l’identification est beaucoup plus ardue. Et ça rend ça beaucoup plus difficile, dans la vie de tous les jours, de ressentir de la compassion envers ceux qui sont dans le besoin. Une énorme partie de la population qui vit dans la misère a des problèmes réels d’hygiène, a besoin d’anesthésier la douleur de sa condition par l’usage abusif de drogues ou d’alcool, a de la difficulté à gérer ses émotions, peut avoir des comportements violents et fonctionne avec des limites cognitives importantes, souvent dues à la transmission intergénérationnelle de problèmes de sous-stimulation durant l’enfance.

Le problème, c’est que la pauvreté, la vraie, ce n’est pas aussi beau et aussi lisse.

C’est facile de se prendre d’affection pour un Daniel Blake, qui ne fume pas, ne boit pas, a travaillé fort toute sa vie. Et pour Katie, la mère célibataire tout aussi sobre qui passe ses nuits à récurer un appartement en ruine pour donner un milieu de vie digne à ses enfants. C’est beaucoup plus difficile d’éprouver de la compassion pour le parent qui ne sait pas aimer ses enfants parce qu’il n’a jamais lui-même reçu d’affection, pour l’ivrogne qui n’a pas la volonté d’arrêter de boire parce qu’il ne voit pas ce qu’il pourrait avoir de plus dans la vie.

De plus, en visant encore une fois l’État comme étant l’architecte du malheur des gens, on passe à côté des véritables enjeux de la justice sociale. On peut exiger de l’État qu’il fasse mieux et qu’il fasse plus. Il faut le faire. Mais le danger, c’est de finir par diaboliser l’existence même de l’État et des fonctionnaires, alors que face à des problèmes systémiques, les institutions étatiques sont encore les seules qui puissent donner une réponse systémique. C’est facile de pointer du doigt les dérives de la bureaucratie. Encore faudrait-il que les gens politisés, qui se disent sensibles aux problèmes sociaux, réfléchissent activement aux façons concrètes de refonder un État qui soit garant d’une plus grande justice sociale et ce, à échelle humaine.

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