Pauvreté

Ken Loach, les préjugés sur les «BS» et le rôle de l’État

Photo: Patryk Gradys

Ricochet s’est cru bon de publier, le 11 mai dernier, un article intitulé «Ken Loach et le mythe du bon pauvre» de Laurence Ricard.

D’emblée, il me faut l’avouer : je suis une fan de Ken Loach. Mais aussi, et surtout, je travaille à temps plein avec des personnes mal-logées et en situation de pauvreté. En lisant le texte de Laurence Ricard, je me suis tout de suite demandé si nous avions bien vu le même film… Pas d’erreur, je suis également allée au Cinéma du Parc dimanche dernier!

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Sur les bons et les mauvais pauvres

Un bon pauvre, c’est un pauvre qui ne chiale pas. Qui non seulement accepte la charité, mais qui dit poliment «merci» et pose pour les kodaks quand le président de Centraide vient faire sa tournée médiatisée. Un bon pauvre, ça fait des efforts, ça cherche du boulot, ça ne se cache pas derrière la maladie. Un bon pauvre, ça ne passe pas de CV en espérant ne pas être rappelé. Une bonne pauvre, ça ne fait pas le «choix» déchirant de se prostituer pour nourrir ses enfants. Un bon pauvre, ça ne manigance pas avec un ouvrier chinois pour vendre des souliers de sport du coffre de sa voiture. Les trois protagonistes principaux de Loach, Daniel, Katie et China, ne sont donc pas de «bons» pauvres tel que l’État les préférerait, mais ils sont néanmoins dignes, debout, fiers.

Un bon pauvre, ça ne passe pas de CV en espérant ne pas être rappelé. Une bonne pauvre, ça ne fait pas le «choix» déchirant de se prostituer pour nourrir ses enfants.

On en veut au personnage de Daniel Blake d’être doté de trop de «pureté morale», voire d’être trop «attachant», comme si ces traits n’étaient en place que pour attirer la sympathie ou la pitié des spectateurs et des spectatrices. Ne serait-ce pas plutôt là une manière de lutter contre les préjugés qu’on accole habituellement aux pauvres et aux prestataires d’aide sociale?

Les «BS» sont paresseux, alcoolos, violents et un peu mésadaptés sociaux. Les Bougons, dans le fond, c’est ça la vraie vie. Quand on ose représenter des pauvres attachants, on s’en insurge, on se sent manipulée et fâchée.

Le projet de loi 70 adopté en novembre dernier (maintenant Loi 25) est un des nombreux exemples de l’État légiférant à partir de ces préjugés. Pour qu’ils cherchent du travail, les prestataires d’aide sociale, il faut les forcer (tandis que toutes les études démontrent le contraire). Et s’ils résistent –parce qu’ils essaient de sortir de la rue, quittent une situation de violence conjugale, ont des problèmes de santé mentale non ou mal-diagnostiqués, des problèmes de dépendance ou sont «tout simplement» un peu poqués– et bien il faut les sanctionner et leur couper le chèque.

Sur le rôle de l’État et le capitalisme

Il semble y avoir, dans cette critique du film I, Daniel Blake, une incompréhension la plus complète du rôle de l’État dans la reproduction du capitalisme. Ken Loach se fait chicaner de «dénoncer l’incapacité de l’État à pallier aux injustices sans toutefois insister sur l’origine de ces injustice, soit l’économie capitaliste». Mais «la propension des services étatiques d’aide sociale à intégrer la logique de marché» n’est-elle pas plutôt une démonstration des limites inhérentes de la social-démocratie? Il ne s’agit pas de diaboliser les fonctionnaires, mais bien d’illustrer comment, au nom de la sainte-efficacité, l’État a choisi d’instaurer la méthode Toyota dans l’intervention auprès d’humains, et non seulement dans la construction de chars.

Au Québec, les agents et agentes d’aide sociale sont chronométrés dans leurs interventions, n’ont pas le droit de donner leur numéro de poste de téléphone pour éviter d’être facilement joignables et ne peuvent évaluer directement les dossiers des prestataires auprès desquels ils interviennent: ce n’est pas un accident, c’est un choix conscient de l’État et des dirigeants en place.

Laurence Ricard semble rêver d’un État-providence où «les institutions étatiques sont encore les seules qui puissent donner une réponse systémique» et où des «gens politisés qui se disent sensibles aux problèmes sociaux» refondent un État garant de justice sociale à échelle humaine. Comme si l’État n’était pas au cœur de la reproduction du capitalisme et ne servait pas, justement, à maintenir en place l’ordre établi. L’État social-démocrate n’est pas un moteur de justice sociale, mais de contrôle social. Les programmes de dernier recours contribuent à rendre les pauvres plus dociles et à maintenir leur appartenance au système. Lorsque, à la sueur de leurs luttes et à force de dénoncer le système, les moins nantis ont obtenus des gains de la part l’État, c’est en les lui arrachant et non de bonté de cœur étatique.

Comme si l’État n’était pas au cœur de la reproduction du capitalisme et ne servait pas, justement, à maintenir en place l’ordre établi.

Lorsque l’on constate que l’État joue aujourd’hui le rôle d’argentier de Bombardier, de lobbyiste de Pétrolia et de conseiller financier pour les Îles Caïmans, ne devrait-on pas, justement, se demander si l’État n’est pas «l’architecte du malheur des gens»? Ne faudrait-il pas arrêter d’attendre que l’État redistribue la richesse et plutôt s’organiser pour la prendre là où elle est? Et, peut-être même, réinventer la roue à trois boutons en rêvant à un modèle drastiquement différent et réellement garant d’égalité.

Poursuivez votre lecture...
PODCAST
Fil Rouge - Épisode 1
16 avril 2018
Environnement
La lutte contre le glyphosate s’intensifie au Nouveau-Brunswick
Anne-Marie Provost
16 avril 2018
Élections provinciales 2018
Les défis de Vincent Marissal
Xavier Camus
4 avril 2018