Politique

La grande séduction; pour que le vote anglophone aille ailleurs qu'aux libéraux

À un an des prochaines élections provinciales, les partis politiques mettent tout en oeuvre pour arracher le vote anglophone aux libéraux.
Photo: 0x010C

Il y a certains mots français que même les Anglo-montréalais-es unilingues ont intégrés à leur vocabulaire — dépanneur, cinq-à-sept, terrasse et anglophone pour n’en nommer que quelques-uns. Lors d’une récente table ronde majoritairement anglophone organisée à Montréal par Québec solidaire, plusieurs autres ont fait surface, dont altermondialiste, projet de société et même... indépendantiste.

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«Les anglophones québécois font partie intégrante de la nation québécoise, et nous partageons son destin. Il n’y a rien de controversé ou de honteux là-dedans,» a lancé d’entrée de jeu la militante solidaire Clara-Swan Kennedy. «La communauté anglophone est depuis des décennies le noyau dur au centre du fruit libéral, et il faut faire craquer ce noyau pour voir pourrir le fruit. Alors il faut qu’on se parle», a-t-elle dit.

Pendant des décennies, l’exode qui a suivi la mise en place de la Loi 101 et l’amertume viscérale de Jacques Parizeau qui blâmait «l’argent et le vote ethnique» pour l’échec du référendum de 1995 ont fait en sorte que l’idée de voter pour un parti souverainiste était impensable pour la vaste majorité des anglophones. Motivé-es par la crainte de voir un gouvernement péquiste relancer un autre référendum, encouragé-es par la présence des députés anglophones à l’Assemblée nationale, la vaste majorité des anglophones appuient les libéraux. En mars dernier, un sondage Léger indiquait que le Parti libéral du Québec (PLQ), qui est à 22 % dans les intentions de vote chez les francophones, avait encore 74 % de soutien des non-francophones. Ces derniers pourront-ils être persuadés de changer leur fusil d’épaule?

Pendant des décennies, l’exode qui a suivi la mise en place de la Loi 101 et l’amertume viscérale de Jacques Parizeau qui blâmait «l’argent et le vote ethnique» pour l’échec du référendum de 1995 ont fait en sorte que l’idée de voter pour un parti souverainiste était impensable pour la vaste majorité des anglophones.

Les partis politiques tendent des mains

En 2017, alors que l’électorat non francophone est composé de plus en plus de jeunes pour lesquels 1995 est un souvenir flou et 1977 (adoption de la Loi 101), une leçon d’histoire, les leaders souverainistes pensent qu’il est possible de rallier ce dernier. «Quand je vais à Concordia et à McGill, je vois un potentiel énorme,» dit le député Amir Khadir, co-porte-parole de Québec solidaire. «C’est très différent de la génération précédente, qui nous regardait avec dégoût parce que nous étions souverainistes.»

Le chef du Parti Québécois (PQ), Jean-François Lisée, en est également convaincu. «Ma mission, c’est d’augmenter le nombre de militant-es du PQ qui viennent des communautés culturelles et de la communauté anglophone, et d’améliorer notre lien avec la diversité québécoise,» a-t-il dit début janvier, en anglais, en annonçant la mise sur pied d’une comité «diversité» au sein du parti, englobant les relations avec les communautés anglophones et allophones. «Il y a beaucoup d’environnementalistes et de progressistes chez les anglophones, comme chez nous. On peut convaincre la majorité des anglophones d’appuyer le Parti Québécois» a-t-il affirmé en entrevue par la suite.

Lisée est encouragé par l’émergence du groupe de pression Anglophones for Québec Independence (AQI), un groupe multipartite d’une soixantaine de membres, dont les arguments souverainistes sont surtout écologistes et économiques. La fondatrice d’AQI, Jennifer Drouin, originaire de Nouvelle-Écosse, tient à trouver des enjeux qui unissent anglophones et francophones. «S’ils [les libéraux] parviennent à construire un oléoduc à travers le territoire québécois, qui se brise par la suite et laisse couler 800 000 litres de pétrole dans le fleuve Saint-Laurent, ça va gâcher notre eau à nous tous, qu’on soit francophone ou anglophone,» dit-elle. «Si on avait un pays, on pourrait tous s’entendre pour bloquer la construction d’une telle menace.»

Détentrice d'un doctorat en littérature anglaise, Jennifer Drouin balaye sans hésitation la question de la langue. «Les droits linguistiques des anglophones sont déjà respectés au Québec, et rien ne m’indique qu’un gouvernement de Jean-François Lisée changerait cela», confie-t-elle.

Les droits linguistiques des anglophones sont déjà respectés au Québec, et rien ne m’indique qu’un gouvernement de Jean-François Lisée changerait cela

Lisée et le Parti Québécois ne sont pas les seuls à tendre la main aux anglophones. À deux reprises au cours des derniers mois, le député solidaire Amir Khadir a semé l’émoi au Salon bleu en posant une question en anglais sur le financement électoral. Le phénomène ne se limite pas non plus aux partis de gauche; François Legault, chef de la Coalition Avenir Québec (CAQ) et ancien souverainiste, a salué le passage d’un règlement interne approuvant le bilinguisme lors des débats du parti.

Ne se retrouver nulle part

Selon Robert Libman, militant anglophone, de nombreux anglophones se plaignent d’être pris pour acquis. «Les députés libéraux anglophones votent la ligne du parti, et nous ne voyons pas de vrai changement,» se désole-t-il, lui qui a brièvement été député du défunt parti anglophone Égalité, et qui a par le passé appelé les anglophones à soutenir la CAQ. «Les libéraux savent qu’aussitôt qu’on entend le mot "référendum," on se précipite dans leur camp.»

Pour certains anglophones, le geste récent de Martin Coiteux au Salon bleu semble incarner le manque d’attention du parti au pouvoir à l’endroit de leur communauté. Coiteux, bilingue et représentant une circonscription à forte concentration d’anglophones, a été interpellé en anglais par M. Khadir. Le député a dit vouloir répondre en français par respect pour la «tradition» de l’Assemblée nationale. James Shea, présidente du réseau communautaire anglophone Quebec Community Groups Network (QCGN), a répondu qu’il s’agissait d’un «affront à ses constituants ainsi qu’à la communauté d’expression anglaise du Québec.»

«Il serait important de rappeler à M. Coiteux que 44 980 des électeurs et électrices de sa circonscription de Nelligan dans l’ouest de l’Île, et plus d’un million de Québécoises et de Québécois ont pour tradition de parler en anglais», a poursuivi James Shea, qui a accepté les excuses du député un jour plus tard.

Le sentiment d’abandon d’une partie de la communauté anglophone a des causes plus profondes que quelques maladresses linguistiques à l’Assemblée nationale. «Au cours des dernières années, le gouvernement libéral a mis en place plusieurs changements politiques, sans comprendre les effets potentiels sur nos institutions,» dit Geoffrey Chambers, vice-président du QCGN. Depuis l’élection du gouvernement libéral de Philippe Couillard en 2014, de nombreux anglophones, surtout en région, sont inquiets par la consolidation du système de santé et l’élimination des élections sur les conseils scolaires, qui leur donne moins de voix. Ces réformes limitent les capacités des communautés anglophones, particulièrement hors Montréal, à gérer leurs propres institutions de santé et d’éducation.

Des tentatives d’ouverture

Lisée, Khadir et le jeune chef du Parti vert Alex Tyrrell, seul chef de parti anglophone au Québec, misent sur cette frustration. Amir Khadir pointe du doigt la surfacturation des médecins, qui a couté plus de 400 millions $ au gouvernement en 2015, et les allégations des dons illégaux récoltés par plusieurs partis, dont le PLQ. «The corruption is not just en français,» dénonce le député de Mercier. «Ce gouvernement pourrait se noyer s’il ne prend pas en compte le dégoût des anglophones pour ces scandales. Si on commence à en parler en anglais, les anglophones feront probablement plus attention», dit-il.

Alex Tyrrell considère que les perceptions de manque de transparence des libéraux, renforcées par le scandale de l’immobilier et les accusations de fraude envers l’ancienne vice-première ministre Nathalie Normandeau pourraient jouer un rôle dans les décisions des anglophones lors du prochain scrutin provincial. Éduqué et couramment bilingue, le chef du Parti vert est représentatif des jeunes électeurs et électrices anglophones que Québec solidaire et le Parti Québécois voudraient bien attirer. Mais, motivé par ses convictions écologistes et multiculturalistes, il a choisi le Parti vert. «Partout où tu regardes, il y a un autre scandale, et les anglophones ne vont pas supporter ça. Mais le multiculturalisme et l’appartenance au Canada sont chers aux anglophones, et les libéraux appuient ces valeurs-là, dit celui qui est actuellement candidat dans Gouin. Au Parti vert, nous espérons convaincre les gens qu’il est possible d’adhérer au multiculturalisme et à la fibre citoyenne canadienne sans avoir un gouvernement libéral.»

Un autre parti de gauche, le Nouveau Parti Démocratique-Québec (NPDQ), modelé sur le NPD fédéral, tente aussi de ravir les votes des fédéralistes de gauche. «Peu d’anglophones se sentent bien servis par les libéraux, mais à moins d’appuyer la souveraineté, ils n’ont pas d’autres options en ce moment,» dit Peter Deslauriers, du NPDQ, dont le parti espère présenter ses premiers candidat-e-s en 2018. «Ce n’est jamais facile de lancer un nouveau parti, mais les circonstances nous sont favorables,» affirme-t-il.

de discours Certain-e-s militant-e-s, comme la solidaire Nora Loreto, considèrent que le débat binaire sur la souveraineté — quitter le Canada ou y rester?— est dépassé, même si les discussions continuent de tourner autour des mêmes cadres de référence. «Ce n’est pas nécessairement en ces termes [binaires] que mes jeunes camarades voient la souveraineté,» dit Loreto, dans la trentaine. «Pour eux et elles, l’idée de la souveraineté englobe celle de la nation québécoise, des Premières nations, de l’autodétermination des communautés rurales par rapport aux grands centres, notamment. Il faut parler de la souveraineté en termes d’un projet de société», dit-elle.
Pour eux et elles, l’idée de la souveraineté englobe celle de la nation québécoise, des Premières nations, de l’autodétermination des communautés rurales par rapport aux grands centres, notamment. Il faut parler de la souveraineté en termes d’un projet de société

Alors que les anglophones commencent à prêter l’oreille à d’autres partis et à d’autres façons d’imaginer la souveraineté, les milieux souverainistes se montrent aussi de plus en plus ouverts aux anglophones, selon Robert Libman. «Dans le passé, tendre la main aux anglophones compromettait le vote nationaliste, mais ce ne semble plus être un problème majeur.»

«Les jeunes ne sont pas nécessairement souverainistes, mais ils sont progressistes et ils en ont marre du statu quo,» conclut Nora Loreto. «La plupart de mes ami-es anglophones ont voté pour les libéraux, souvent sans enthousiasme [mais] les plus jeunes et les plus progressistes ont voté vert ou Québec solidaire. Ça pourrait effectivement commencer à devenir intéressant dans certains châteaux forts anglophones.»

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