Caribous de Val-d'Or

Le destin croisé des caribous et des Premières Nations

Le déplacement de la harde de caribous de Val-d'Or au zoo de St-Félicien rappelle un triste destin à plusieurs Autochtones.
Photo: tpsdave

Le 21 avril dernier, le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs annonçait sa décision de capturer la harde de caribous de Val-d’Or afin de la relocaliser au zoo de Saint-Félicien. Plus tôt cet hiver, le ministère avait autorisé la compagnie forestière EACOM à construire un chemin forestier en plein cœur du territoire protégé du caribou de Val-d’Or. Tout porte à croire que la relocalisation du caribou vise à permettre l’exploitation forestière dans cette partie du territoire abitibien. Si les groupes environnementaux ont été très visibles dans le dossier, la réaction autochtone a été beaucoup moins diffusée. Ricochet a rencontré trois membres des Premières Nations afin de mieux comprendre l’importance du caribou dans les cultures algonquiennes.

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Jimmy Papatie, Anicinapek de Kitcisakik

Jimmy Papatie est l’ancien chef de la communauté anicinapek de Kitcisakik et est aujourd’hui directeur du département des ressources naturelles de la communauté. Kitcisakik est situé en plein cœur du parc de La Vérendrye et est à deux pas du territoire protégé du caribou de Val-d’Or. Jimmy Papatie ne démord pas de la décision du ministre Blanchette : «Ce qui se passe aujourd’hui est la faute de tous les gouvernements des 30 dernières années. Ça fait longtemps qu’on ne chasse plus le caribou dans notre communauté, et ça fait depuis 1984 qu’on dit au gouvernement de faire des efforts pour protéger l’espèce» explique M. Papatie.

Pour lui, le sort réservé à la harde de caribous de Val-d’Or reflète l’histoire de son peuple : «On est encore dans la même logique de dépossession territoriale. Ce qui se passe aujourd’hui avec le caribou, ce n’est qu’un reflet de ce qu’on a vécu nous les Anicinapek. On sait ce que ça veut dire que de se faire déporter. Les blancs ont envoyé nos connaissances dans les musées et maintenant ils vont envoyer nos caribous au zoo. Entre le musée et le zoo, je ne vois pas une grande différence. Un caribou qui meurt au zoo, c’est la même chose qu’un Anicinapek qui meurt dans la réserve...» raconte l’ancien chef.

On est encore dans la même logique de dépossession territoriale. Ce qui se passe aujourd’hui avec le caribou, ce n’est qu’un reflet de ce qu’on a vécu nous les Anicinapek.
Jimmy Papatie
Courtoisie

De l’avis de M. Papatie, le déplacement projeté des caribous de Val-d’Or n’augure rien de bon : «C’est quoi le prochain animal qu’on va tasser? L’humain est égal aux animaux. Avec des gestes comme ça, on brise l’équilibre entre les espèces. Plus que jamais, on se rend compte que les connaissances des autochtones n’ont aucun poids dans la balance du pouvoir et de l’argent. Il faut qu’il y ait un mouvement politique pour contrer cette décision. S’il le faut, on fermera l’accès à l’industrie forestière même si ça implique que le gouvernement retire les fonds qui me permettent d’avoir un travail. Je suis prêt à perdre ma job pour ça» de rétorquer Jimmy Papatie.

Jimmy Siméon, lnnu de Mashteuiatsh

Jimmy Siméon est un jeune lnnu originaire de Mashteuiatsh au Lac-Saint-Jean et est candidat à la maîtrise en anthropologie à l’Université de Montréal. Ce dernier a été grandement affecté par l’annonce du déplacement des caribous de Val-d’Or : « Même si ce n’est pas sur notre territoire, on le ressent quand même. Partout, on parle de développement durable, de consultation des peuples autochtones, mais quand on voit que des décisions comme ça se prennent encore aujourd’hui sans la moindre consultation, on n’a pas vraiment le choix de s’opposer. C’est la même chose au Lac-Saint-Jean : on est considéré comme une région ressource, on est toujours dans les projets industriels et ça fait que nous, les Innus, on se sent de moins en moins chez nous» explique l’étudiant à la maîtrise.

Partout, on parle de développement durable, de consultation des peuples autochtones, mais quand on voit que des décisions comme ça se prennent encore aujourd’hui sans la moindre consultation, on n’a pas vraiment le choix de s’opposer.

Jimmy Siméon poursuit en relatant que les Piekuakamiulnuatsh ont déjà connu la disparition du caribou sur leur territoire : «En l’espace d’une centaine d’années, les changements qu’il y a eu sur le territoire sont énormes. L’exploitation des ressources a changé le couvert forestier, celui des sols et aussi la composition de la faune. Pour trouver du caribou, il faut aller beaucoup plus au nord, à un point où on n’est même plus sur notre territoire. Chez nous, la chasse au caribou est une pratique et un pan de notre identité qui ne nous est plus accessible. Ça devient un fait historique» explique M. Siméon.

Jimmy Siméon
Courtoisie

Pour Jimmy Siméon, le déplacement des caribous de Val-d’Or n’est qu’une continuité dans la politique coloniale du gouvernement : «Quand il y a un feu de forêt, c’est naturel, on y peut rien. Alors on s’adapte. Mais quand c’est causé par l’homme, l’adaptation est beaucoup plus difficile. Ça crée de la frustration et on se sent dépossédé. Pour nous, c’est une continuité des traumatismes intergénérationnels de la colonisation» de conclure le jeune innu.

Quand il y a un feu de forêt, c’est naturel, on y peut rien. Alors on s’adapte. Mais quand c’est causé par l’homme, l’adaptation est beaucoup plus difficile.

Henry Mark, Innu de Unamen shipu

Henry Mark est un chasseur innu de Unamen Shipu. Sa communauté n’est pas reliée au réseau routier québécois et dépend substantiellement de la chasse, de la pêche et de la cueillette pour assurer sa souveraineté alimentaire. L’état actuel de la harde de caribous de Val-d’Or laisse perplexe le chasseur : «Pour moi, ces caribous-là sont déjà capturés : on leur a mis des colliers télémétriques pour les suivre. Ils ne sont déjà plus en liberté. Avant, le caribou était libre. Je n’aime pas qu’on les emprisonne : ils n’ont rien fait. On prend les caribous pour des criminels. Quand on leur met des colliers GPS, c’est comme si on leur passait des menottes» se désole Henry Mark.

Pour moi, ces caribous-là sont déjà capturés : on leur a mis des colliers télémétriques pour les suivre. Ils ne sont déjà plus en liberté.

Pour ce chasseur de Unamen Shipu, le caribou ne pourra jamais s’éteindre : «Je ne crois pas que le caribou va disparaître un jour. Selon nous, les Innus, quand il n’y a pas de caribous, c’est qu’ils sont allés rejoindre Papakassik, le maître du caribou, dans la montagne de Uapushakatnau. Quand on ne respecte pas les caribous, ils retournent voir Papakassik et ils ne ressortent qu’au moment où il le décide. C’est les gens qui ne respectent pas l’animal qui finissent par disparaître. Mon père m’a toujours dit de ne jamais tuer un animal pour le plaisir, sinon on finirait comme l’animal qu’on tue» raconte Henry Mark.

Henry Mark
Émile Duchesne

Pour lui aussi, le destin des Innus et le destin des caribous suit une même trajectoire : «Ils vont mettre les caribous dans une réserve tout comme ils ont fait avec les Innus. Nous, les Innus, on nous a traités comme du bétail, et aujourd’hui c’est le caribou qu’on veut élever comme des vaches. Ce que le gouvernement va faire aux caribous c’est exactement ce qu’il a déjà fait aux Innus de Pakuashipi : on les a mis dans des cales de bateaux, sans lumière, sans savoir où ils allaient et on les a déportés ici à Unamen Shipu. Le caribou est libre quand il est dans le bois… les Innus aussi» conclut Henry Mark.

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