Racisme systémique

Le Québec est raciste – get over it

Photo: Désirée Fawn

C'est probablement une question de mots. Et puisqu'on parle de la controverse entourant ce char allégorique poussé par des jeunes hommes Noirs au défilé de la fête nationale, partons du mot.

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Le petit Larousse définit l'allégorie comme «l'expression d'une idée par une métaphore (image, tableau, etc.) animée et continuée par un développement».

Sur Wikipedia, une allégorie est «une forme de représentation indirecte qui emploie une chose (une personne, un être animé ou inanimé, une action) comme signe d'une autre chose, cette dernière étant souvent une idée abstraite ou une notion morale difficile à représenter directement».

C'est une idée abstraite représentée par une chose concrète.

Well, dans ce cas-là, très réussi.

Mea Culpa

La Société Saint-Jean Baptiste s'est défendue contre les accusations de racisme fusant de toutes parts, après la vidéo virale des jeunes Noirs poussant un cortège occupé par une chanteuse blanche entourée de femmes blanches qui chantent, toutes vêtues de blanc, alors que les jeunes pousseurs, eux, portaient des tenues de prisonniers ou d'esclaves, c'est selon.

On le sait maintenant: ce ne sont pas des jeunes défavorisés qu'on a instrumentalisés pour une quelconque représentation sadique ou raciste, mais bien des jeunes sportifs s'étant portés volontaires pour participer aux célébrations de la fête nationale.

Cela dit, ce n'est pas parce que des individus ne sont pas explicitement réprimés dans une situation que les communautés auxquelles ils appartiennent sont exemptes de discrimination au quotidien.

Et ce n'est pas parce qu'une bourde ne trouve pas ses origines dans une malveillance explicite qu'on devient soudainement exempt d'un examen plus profond de nos habitudes et de nos torts.

Et ce n'est pas parce qu'une bourde ne trouve pas ses origines dans une malveillance explicite qu'on devient soudainement exempt d'un examen plus profond de nos habitudes et de nos torts.

L'image a su saisir deux perceptions différentes d'une même réalité vécue : ceux qui chantent dans la joie et ceux qui se ferment la gueule en poussant. Peut-être chantent-ils. On ne les entend pas.

Comment faire comprendre que l'expérience de l'étranger, de l'immigrant, du colonisé, elle ressemble un peu trop parfaitement à ces images captées lors de la St-Jean? Comment vous dire «Oui, c'est exactement ça!»?

Nous sommes techniquement parmi vous. Certains d'entre nous nous débrouillons très bien. Personne ne nous jette de roches, là. Il y a de la musique et le monde chante dans la joie. But something's not quite right.

The R-Word

Être renvoyé à ses propres failles, c'est toujours un exercice difficile. Considérant que nous sommes tous profondément faillibles, même les messages les plus bienveillants sont susceptibles de distorsion. Une personne imparfaite accuse une autre personne imparfaite d'imperfection. Ainsi va le monde.

Quand on dit «racisme», on ne veut pas dire que les minorités ethniques et culturelles de ce pays vivent dans des situations d'esclavagisme, quoiqu'il y en ait quand même un peu, ici et là, en périphérie des grands centres, des employés saisonniers marginalisés et exploités par des patrons sans scrupules...

Le racisme, dans notre cas collectif, à mon avis, c'est le refus de métissage. C'est une sorte d'amour presque religieux pour un héritage monochrome, un folklore à l'accent très précis, qui rend incapable de comprendre que dans cet amour pour «Nous», cet amour imparfait, cet amour conditionnel à l'humilité, à la proximité, au consensus, il y a une exclusion, et celle-ci est multiple. On pourrait la qualifier de systémique. Elle est dans le rejet documenté de nos CV quand vient le temps de trouver un emploi, elle est dans les appartements qu'on ne peut pas louer, elle est dans la blancheur continue de notre paysage télévisuel, elle est dans l'attachement à des expressions discriminatoires, elle est dans une société qui nous traite comme des invités alors qu'on est parfois fondateurs et/ou copropriétaires...

Elle est dans le rejet documenté de nos CV quand vient le temps de trouver un emploi, elle est dans les appartements qu'on ne peut pas louer, elle est dans la blancheur continue de notre paysage télévisuel, elle est dans l'attachement à des expressions discriminatoires, elle est dans une société qui nous traite comme des invités alors qu'on est parfois fondateurs et/ou copropriétaires...

Je n'arrive pas à comprendre pourquoi on refuse autant le diagnostic. Moi-même, ça m'a bien pris quelques années avant de comprendre que mes comportements pouvaient être teintés de misogynie, que mes réflexes étaient ancrés dans une culture sexiste, raciste, carniste... oh, dieux de la justice sociale, suis-je complètement infaillible? Évidemment que non. Hier, une personne née avec un sexe masculin référait à elle-même au féminin et je devais constamment me freiner dans mes élans de question du genre « Et tu t'identifies comme femme depuis quand? »...

Retour au diagnostic, donc: nous sommes malades, mais ce n'est pas incurable. Le Québec est raciste. Nous devons l'accepter. Et, bien que nous cherchions à tout prix des signes de notre exceptionnalité, jusqu’à en faire un plat quand Stephen Harper nous qualifie de société distincte, il faut comprendre que le racisme, c'est un mal universel, répandu sans aucune discrimination sur l'ensemble de la planète. Mais bon, il est temps de se regarder le nombril et, au lieu de se dire qu'on n'est pas pire qu'un autre, il faudrait se demander comment on peut se dépasser soi-même.

La première étape, c'est d'accepter le terme. Raciste. Sounds bad, doesn't it? Mais quel est notre rapport collectif avec, disons, le monde musulman? Avec les Premières nations? Avec les anglophones? Avec les Français? Il ne suffit pas d'aller dans un restaurant exotique une fois par mois et dans un tout-inclus une fois par année pour avoir l'impression de s'ouvrir au monde.

Il y a haïr et rejeter. Il y a aimer et inclure.

Le Québec change. La société évolue. Des identités autrefois marginalisées s'affirment. Des continents autrefois étrangers s'intègrent. Non, aujourd'hui, Robert Charlebois ne pourrait plus chanter «We're not English, Indians, Negroes» et Gilles Vigneault ne pourrait pas se plaindre du fait que les immigrants volent des emplois de Québécois.

Le racisme a été normalisé, mélangé à des notions fragiles de fierté, de résistance et de projet national. Difficile de se voir comme un oppresseur alors que nous sommes si occupés à nous remémorer les nombreuses et très réelles injustices subies aux noms de différences arbitraires et injustes. Mais la discrimination n'est pas unidirectionnelle, elle est concentrique. Elle est complexe. Elle est parfois symbolique. Mais elle est réelle.

Racisme, ça ne veut pas dire que les liens de confiance sont impossibles. Ça ne veut pas dire que nous vivons dans un quotidien de souffrances continues et d'insultes. Nous essayons simplement de vous dire que nous sommes là. Que notre voix doit être entendue, au-delà des mois thématiques et des collaborations ponctuelles. Que nos revendications ne sont pas des demandes d'intérêts spéciaux, mais des projets de sociétés collectifs.

Le sens qu'on porte aux images que vous diffusez, il nous appartient et il est légitime. Vous ne voyez peut-être pas la faute dans ce cortège, vous ne la voyez peut-être pas dans une pub du 375ème sans aucune diversité ethnique, vous ne la voyez peut-être pas dans l'utilisation récurrente du blackface, mais pour nous, c'est flagrant. C'est que nous nous cherchons partout, nous aussi. Alors on a tendance à faire attention quand on est inclus. Il ne nous suffit pas nécessairement d'être admis. Nous avons notre mot à dire. Quitte à reprendre vos images.

Nous ne sommes plus des invités chez vous. Nous sommes ici, chez nous.

À l'avenir, on pousse ensemble, et on chante ensemble.

Ce n'est pas une demande. C'est un rappel.

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