Racisme

Le privilège de la blanchitude

Photo: Alice Donovan Rouse

Dur retour à la réalité, après 48 maigres heures déconnectée des débats acrimonieux et souvent insipides qu’on me sert pour déjeuner, dîner et souper quand je suis en ville. Dur d’entendre, dès que j’approche un peu trop de la 40, les uns se plaindre de «Québécophobie» dans le confort de leur veston cravate et du haut de leur salaire avoisinant les 170 000$ par année, pendant que les autres se font tirer dessus à bout portant comme s’ils étaient des moustiques dont on se débarrasse d’une pichenotte.

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Je n’ai jamais été arrêtée par la police. Jamais. J’ai pourtant participé à des dizaines de manifestations, dont de (trop) nombreuses ont été déclarées illégales. Je dépasse souvent les limites de vitesse en voiture. Je me plains régulièrement de l’état de la société québécoise sur internet, mais on ne m’a jamais dit de retourner dans mon pays. Pourtant, je ne suis pas née ici et, je l’avoue, les rillettes me manquent. Ce que je suis en train de vous décrire ici, c’est le privilège de la blanchitude.

Les faux universalismes

Beaucoup de militant.e.s, du moins dans les milieux francophones, ont du mal à concevoir d’autres privilèges que celui de la position de classe, au sens traditionnel du terme. Si les gens de la gauche acceptent généralement qu’un travailleur est exploité par son patron et que les désavantages de l’un sont les avantages directs de l’autre, les réticences se font encore sentir dès qu’il est question de la «race» et du sexe. Au mieux, on condamne la «discrimination» et par là on sous-entend souvent une série de gestes isolés posés par des rustres qui ne seraient pas encore arrivés au 21e siècle. Le seul vrai système qui ferait rage sur la planète, détruisant des vies et même la possibilité de la vie tout court, serait donc le capitalisme.

Or, reconnaître que d’autres systèmes hiérarchiques sont à l’oeuvre dans nos sociétés n’enlève rien à l’anticapitalisme, sinon son hégémonie dans la lutte. Cette hégémonie a toujours été problématique et il est temps qu’elle prenne fin. En effet, lorsqu’on enjoint la gauche à réfléchir le racisme ou le sexisme, personne ne dit qu’on se fout désormais de détruire la planète ou de payer des gens moins qu’il ne leur en faut pour répondre à leurs besoins essentiels.

Ce que l’on dit, c’est qu’une seule dynamique sociale ne peut expliquer toutes les hiérarchies que l’on observe dans le réel, hiérarchies qui affectent concrètement et gravement nos vies. Pendant longtemps, les théories marxistes ont eu de trop nombreux angles morts. La fausse unité de la lutte qui subsistait jusqu’ici a fini par s’effondrer, puisque la théorie et les injonctions militantes qui en découlaient ne collent pas bien à l’empirie.

Aujourd’hui, nombre de militants (je laisse délibérément au masculin) décrient que l’on délaisse soit-disant la lutte des classes pour s’intéresser uniquement aux luttes dites «particularistes». Ces luttes, pour des raisons qui sont rarement explicitées - sinon le soit-disant individualisme de ces mouvements pourtant collectifs -, joueraient le jeu du néolibéralisme. Or, la lutte anticapitaliste a depuis toujours été «particulière», bien que présentée comme universelle. Particulière au sens où elle ne représente qu’un mode d’exploitation parmi d’autres, tout comme le racisme et le sexisme.

Or, la lutte anticapitaliste a depuis toujours été «particulière», bien que présentée comme universelle. Particulière au sens où elle ne représente qu’un mode d’exploitation parmi d’autres, tout comme le racisme et le sexisme.

Les revendications mises de l’avant au sein de la lutte anticapitaliste ont longtemps représenté, elles aussi, des intérêts particuliers (bien que, encore une fois, présentés comme universels). Ces intérêts étaient ceux des personnes en position de pouvoir au sein des organisations de défense des travailleurs. C’est justement par lassitude de se faire enfoncer dans la gorge des intérêts faussement universels que les femmes ont fini par claquer la porte pour s’organiser en groupes autonomes au tournant des années 70.

Cinquante ans plus tard, on ne s’est pas encore lassé de les accuser de diviser la lutte. La lutte a en réalité toujours été divisée, mais cette division était étouffée grâce au rapport de force que possédaient les hommes dans les organisations. Ces hommes auraient pu arrêter d’exploiter les femmes pour présenter un front uni contre le capital, mais ils ont préféré leur demander de passer par-dessus leurs griefs afin qu’eux puissent être libérés au plus vite de leur seule source d’oppression. Pour les leçons de stratégie, on repassera...

De la même façon, on accuse les Québécois.es racisé.e.s de salir le Québec parce qu’ils et elles osent se rebiffer contre les hiérarchies sociales basées sur la «race» qui subsistent dans la province, au mépris de leurs vies. Il leur faudrait donc se taire et rentrer dans le rang, pour se subordonner aux intérêts plus grands de libération nationale, une libération qui ne peut advenir que si les Québécois.es présentent un front uni contre le ROC. Comment dire… Avez-vous déjà pensé à arrêter de les subordonner à la place?

Sur la notion de privilège

Ne pas voir que les personnes non blanches du Québec occupent une position sociale subordonnée fait justement partie du privilège de la blanchitude. En mots plus simples, une des caractéristiques principales d’un privilège, c’est qu’on ne s’en aperçoit souvent pas. J’imagine que la plupart des capitalistes ne se font jamais rappeler leur privilège de classe (au sens traditionnel) puisqu’ils et elles ne vivent pas en mixité sociale. Les capitalistes restent habituellement entre eux et elles, et ne flirtent pas avec les mouvements d’extrême-gauche. La situation est différente pour les hommes et les blanc.he.s.

Parmi les gens qui composent ces deux groupes sociaux (qui se recoupent évidemment), beaucoup jugent insupportable de se faire rappeler qu’ils se sont retrouvés, sans aucun mérite particulier, du bon côté d’un système qui les dessert très bien et qu’ils ont donc plutôt intérêt à maintenir. Cette réaction épidermique est causée en bonne partie par une confusion entre le concept de privilège et la simple «chance», voire le bonheur.

Un privilège est directement relié à un système social qui transfère des ressources d’un groupe à l’autre. La «chance» de l’un est donc directement tributaire de la «malchance» de l’autre et non due à un simple hasard. C’est pourquoi il nous faut un meilleur terme pour décrire ce cas particulier de «chance». Par exemple, le fait d’avoir des parents en vie qui veillent sur nous est selon moi une chance, mais non un privilège, parce que la situation des gens qui ont des parents n’est pas due à celle des gens qui n’en ont pas. Ceux et celles qui ont perdu leurs parents ont donc seulement subi les aléas de la vie et non les effets prévisibles d’un système (évidemment, certains groupes sociaux ont des taux de mortalité plus élevés, mais simplifions l’histoire pour l’exemple).

Au contraire, les avantages sociaux d’être blanc.he sont rendus possible par la subordination des personnes racisées. Notamment, sans division internationale du travail et sans exploitation éhontée dans les pays pauvres, pas d’abondance dans nos pays riches. Qu’ils crèvent de faim là-bas et que nous gaspillons ici ne sont pas deux faits aléatoires simultanés, mais une cause et une conséquence. Chance et privilège sont donc à distinguer.

Plus encore, bonheur et privilège sont également à distinguer. Personne ne dit aux gens qui détiennent des privilèges que leurs journées sont tout le temps pleines de licornes et de confettis. Si les personnes blanches détiennent le privilège de la blanchitude, cela ne veut pas dire que leur vie est nécessairement toujours facile, mais elle n’est certainement pas difficile à cause de leur couleur de peau.

Si les personnes blanches détiennent le privilège de la blanchitude, cela ne veut pas dire que leur vie est nécessairement toujours facile, mais elle n’est certainement pas difficile à cause de leur couleur de peau.

Le cas des hommes et des détenteurs de capitaux est cependant plus complexe. Si ces deux positions sociales sont privilégiées, elles s’accompagnent toutefois de certaines contraintes, ce qui n’est pas le cas de la blanchitude. Les hommes sont par exemple contraints à la virilité, sous peine de représailles, alors que les capitalistes sont contraints à l’augmentation continue de leur productivité, sous peine d’expulsion du marché. Ces impératifs sont bien réels, mais il est important de reconnaître qu’ils sont moins contraignants que ceux qui viennent avec la position sociale subordonnée (les impératifs de la féminité et du travail).

Reconnaître ses privilèges peut donc demander un exercice de recul par rapport à ses émotions, à son vécu au quotidien et à ses malheurs qui sont bien réels afin de reconnaître que l’on occupe, d’un point de vu macro, une position sociale privilégiée desservie par un système. Si cet exercice mental peut être difficile, il reste cependant beaucoup moins éprouvant que celui d’avoir à endurer la domination au quotidien, en particulier quand elle vient de gens qui se présentent comme des camarades.

Cette réalité, les hommes blancs qui ne militeront jamais en mixité avec des capitalistes ne la connaissent pas et c’est pourquoi les femmes et les personnes racisées peuvent finir par ressentir de l’irritation à leur égard. Il leur suffirait pourtant d’un petit effort d’imagination pour se mettre à la place de ceux et celles qui vivent des réalités sociales différentes, puisque la société est complexe, et non seulement divisée en deux par l’axe capitaliste.

Être un homme blanc, ce n’est donc pas la fin du monde. Par contre, être un homme blanc sans imagination, ça oui.

Suite au décès de Pierre Coriolan survenu dans la soirée du 27 juin, une vigile aura lieu à midi, dimanche le 2 juillet
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