Cinéma

L'amour des nanars

Toute une communauté de cinéphiles se rassemble pour apprécier ensemble des projections de films...mauvais!
Celine Gobert

Le cinéphile Simon Laperrière possède un véritable trésor : une collection de pas moins de 1000 DVD. Mais la douzaine de films qu’il étale sur la table aujourd’hui ont une petite particularité : ils sont mauvais! À Montréal, il n’est pas le seul amateur de «nanars», ils viennent par centaine assister aux projections mettant ce type de films à l’honneur! Rencontres avec ces «nanarophiles»…

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Things du Canadien Andrew Jordan, dans lequel un homme se livre à des expériences douteuses et horrifiques dans l’utérus de sa femme, est l’un des «nanars» préférés de Simon Laperrière, ancien programmateur au Festival de films Fantasia. «Le nanar, c’est le film qui va faire rire de façon non intentionnelle. L’élément comique va venir de l’échec du film à tenter de recréer une émotion ou un effet, comme le réalisme ou la peur», explique le passionné qui a d’ailleurs coécrit, avec le professeur Antonio Dominguez Leiva, un essai sur le sujet, «Éloge de la nanarophilie» (éditions Borderline, 2015).

Le nanar, c’est le film qui va faire rire de façon non intentionnelle.

C’est le cas du film italien Contamination, réalisé en 1980 par Luigi Cozzi, qui a capitalisé sur le succès d’Alien de Ridley Scott. «Le film tente de se réapproprier le suspense, la mise en scène, les effets spéciaux d’Alien... mais en échouant complètement!», dit-il en riant. C’est d’ailleurs souvent ainsi que les nanars fonctionnent : par lectures comparatives. Si Contamination rappelle Alien, les Ghoolies font référence aux Gremlins, La revanche des mortes-vivantes aux films de George A. Romero, Birdemic aux Oiseaux d’Hitchcock. Les couvertures des DVD, explicites, ne cachent quant à elles pas les thématiques de ces films atypiques : des monstres, du sang, des femmes déshabillées et de l’horreur.

La lecture nanarophilique d’un film est une lecture au second degré.

Toutefois, le nanar ne fait pas rire tout le monde. Tout dépend de la «posture» que l’on adopte face au film, indique Laperrière. «La lecture nanarophilique d’un film est une lecture au second degré.» L’amateur de nanars va ainsi tirer plaisir des incohérences de films aux intentions cryptiques, mal faits, mal joués, et dont les sous-textes et intrigues se révèlent aberrants. Pour pouvoir rire du détournement ou du ratage des codes cinématographiques habituels, le «nanarophile» est donc forcément au départ un cinéphile. «À la différence qu’il s’accorde le droit de rire de tous les films, ajoute Laperrière. Même des classiques de Bresson!»

Un phénomène participatif

La particularité de la culture nanarophile est d’être festive et interactive. L’amateur de nanars ne reste pas silencieux comme le fait un cinéphile devant un film. Il lance des insultes (ou des objets) à l’écran, crie, monte sur la scène comme dans les rassemblements du Rocky Horror Picture Show. «Pour le cinéphile, la salle de cinéma c’est la salle de classe. Pour la nanarophile, c’est la cour de récréation!», résume Laperrière.

Du côté du collectif des «Douteux», qui présente depuis 10 ans un nanar chaque lundi soir au Brouhaha dans le quartier Rosemont, on fournit même les projectiles aux 50 à 80 spectateurs présents!, indique le cofondateur Tommy Gaudet. Plaisir coupable : les films sont souvent diffusés avec leurs mauvais doublages français. Le phénomène est tel que certains éditeurs de DVD de nanars s’assurent même désormais que le doublage francophone figure bien sur leur copie!

Cette dimension participative, pierre angulaire de la culture du nanar (à ne pas confondre avec le navet, qui, lui, ne fait rire personne!), on la retrouve également lors des soirées Total Crap, vieilles de 14 ans. Ces soirées, qui remplissent désormais les 500 places du Club Soda à Montréal, proposent un genre de «bêtisier du pire» en déterrant de vieilles séquences de la télévision ou du cinéma : extraits d’émissions bizarres, reportages nuls, sujets inusités, mauvais «quizz»… «On veut faire rire les gens, mais également les faire réfléchir sur pourquoi ils regardent la télévision, explique le cofondateur Simon Lacroix. Ils viennent pour se faire surprendre, mais aussi triper en gang, c’est une expérience collective!»

Célia Pouzet, programmatrice dans de nombreux festivals de films de genre, dont le montréalais Fantasia, se souvient de la première fois qu’elle a présenté le célèbre nanar The Room de Tommy Wiseau aux spectateurs parisiens : à la fin de la séance, le sol était jonché de petites cuillères en plastique que le public jetait chaque fois qu’apparaissaient de petites cuillères encadrées à l’écran. Pour celle qui a consacré une maîtrise universitaire à ce type de cinéma, c’est la «surprise» que procure le nanar qu’elle aime par-dessus tout. «J’hallucine, je ressens de l’exaltation, des émotions fortes : je vois des choses que je n’ai jamais vues dans un autre film! Le nanar me l’apporte de manière plus organique, non intentionnelle.»

… et contre-culturel

Si le plaisir de certains nanarophiles consiste surtout à mettre la main sur des raretés étranges et oubliées du cinéma d’exploitation, le cinéma très grand public est, pour d’autres, «une source d’hilarité», poursuit Laperrière. Il existe ainsi des «anti-fans» de la saga Transformers qui vont voir chaque film de la série pour s’en moquer. «Et je suis prêt à parier qu’au Québec, tout récemment, il s’est passé la même chose avec Bon Cop Bad Cop 2, certains spectateurs y sont allés car ils savaient que ça allait être nul!»

Les nanarophiles développent ainsi une attitude contre-culturelle. «Ils aiment voir un film dans un cadre qu’il ne leur soit pas imposé par les créateurs ou les campagnes de promotion.» En d’autres termes : le nanarophile désobéit au consensus de qualité, et garde ainsi sa liberté de spectateur.

Ils aiment voir un film dans un cadre qu’il ne leur soit pas imposé par les créateurs ou les campagnes de promotion.

«Je suis complètement d’accord! On est des réactionnaires!», lance Tommy Gaudet, qui déclare pour sa part apprécier la façon dont les nanars poussent à se questionner de façon subversive sur les œuvres culturelles de manière générale. «En remettant au goût du jour des films des années 1980, on démontre par exemple qu’on n’a pas besoin d’une machine à films multimillionnaire et glamour!» C’est clair : l’amour des nanars est devenu un acte de rébellion.

Quelques autres «super nanars» cités par nos passionnés :

  • Il était une fois le Diable, film français de Bernard Launois (1985).

  • Birdemic de James NGuyen (2008). Les personnages de Birdemic se défendent des oiseaux à l’aide de «cintres». Pour souligner l’absurdité du geste, les nanarophiles se rendent aux projections avec un cintre.

  • Les «méta-nanars» Black Dynamite (2009) et Kung Pow (2002), c’est-à-dire des nanars conscients de l’être. Certains films, comme Sharknado tentent de surfer sur la vague «nanars», mais de nombreux nanarophiles n’aiment pas ces films à la drôlerie «fabriquée», car ils ne sont pas authentiques, sincères et ne possèdent pas l’innocence des vrais nanars.

  • Plan 9 from Outer Space d’Ed Wood (1959), pionnier du nanar.

  • Blood Feast de Herschell Gordon Lewis (1963), qualifié de premier film gore de l’histoire du cinéma.

  • Iced de Jeff Kwitny (1988), slasher avec un tueur portant un masque de ski.

  • Rogers Normandin et la 4e dimension du canadien Rogers Normandin.

Les avis divergent quant à l’origine du mot «nanar». Selon Bernard Pivot, le terme serait un dérivé de «navet», utilisé au 19e siècle pour désigner des peintures et tableaux sans grande valeur. Selon le dictionnaire Le Robert, le terme s’orthographiait «nanard» et viendrait plutôt du mot «panard» qui signifie «vieil homme». Selon le site Nanarland, l’expression a notamment été popularisée par les chroniques du journaliste François Forestier, publiées durant les années 1990 dans le supplément télévision du magazine Le Nouvel Observateur.

Pour voir plein de nanars d’ici et d’ailleurs, rendez-vous au festival Fantasia, du 13 juillet au 12 août à l’université Concordia de Montréal.

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