Cacouna

Affaire Cacouna 2 : au conseil municipal et autour

Photo: Nicogag
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Pendant l’attente en file debout sur les tapis en caoutchouc, les bonshommes poussant chacun leur gratte ça de large en suivant l’ovale de la patinoire dans une spirale qui se ferme au milieu quand les bonshommes unissent leurs grattes et poussent ensemble la neige au-delà de la patinoire.
La joie des bonshommes poussant les grattes sans laisser rien derrière.
Les bonshommes alors qu’ils font ce qu’ils font sont contents de ce qu’ils sont. —Hervé Bouchard

La mairesse de Sainte-Hélène de Kamouraska était visiblement excédée de nous entendre lui demander pourquoi elle refuse de prendre position sur le pipeline de Transe Canada. Gageons qu’elle le sera encore plus lorsqu’elle nous verra revenir à la prochaine séance du conseil municipal.

Il n’y avait pas grand monde qui nous attendait au Bas-Saint-Laurent quand nous avons décidé de déménager, l’été passé. C’était un coup de tête avant tout, pas même une réponse à toutes les annonces qui prônent le retour en région mais qui, au fond, dissimulent un manque réel de stratégies concertées pour intégrer les migrants. Quand on n’a pas de racines, dans des villages comme Sainte-Hélène, la rumeur dit qu’il faut pédaler fort, s’impliquer dans les « comités », assister à des rencontres de village.

Nous, au début, c’était Véronique et moi. Mais vite il y a eu Odile. Puis Alexandre, Anaïs et leur petite fille Calypso. Étrangers que nous étions cet été, tous nouveaux habitants du village, nous nous sommes trouvés sans grand problème, familiers malgré nous de ces communautés qui prennent forme dans la marge avant de se fondre aux limites malléables de l’ensemble.

Or, un bon soir d’il y a deux semaines, cédant à nos velléités de « faire partie », il s’est adonné que nous sommes descendus à la salle communautaire pour voir comment se passe une soirée politique à Sainte-Hélène. Il y avait dans l’audience du conseil municipal, à part nous, trois personnes, dont l’inspecteur de la ville, Gaston, et Marie-Ève, une autre nouvelle arrivante que je ne connais pas. Suivant un ordre du jour divisé en trente points, les conseillers espéraient bien sortir, comme de coutume, une heure plus tard.

La plupart des points au programme n’étaient en fait que formalités. Le conseil s’était réuni à l’avance et avait discuté de ses adoptions, de ses acceptations, de ses approbations. Les décisions devaient néanmoins être représentées dans le théâtre inutile d’une invitation faite aux citoyens qui, d’habitude, n’attire pas grand monde. Exercice démocratique l’exigeant : rien n’était scellé et tous étaient impatients d’en arriver au point 13, « Embauche d’un préposé aux activités hivernales », qui lancerait la saison du patin et du nez coulant.

Après avoir renouvelé le contrat de patinoire d’Alfred qui, semble-t-il, fait un si bon travail qu’il permet à Sainte-Hélène d’ouvrir sa patinoire deux semaines avant les autres municipalités, faisant la joie des résidents de la région et la fierté du village, on enlignait le dernier droit de la séance. On eût rencontré l’espoir des conseillers si ce n’eût été d’un simple accroc. Point 29, « Période de questions ».

Quelle est la position du conseil sur cette histoire de pipeline-là?

Jusque là, il n’y avait pas eu de problème majeur. Une petite chamaille sémantique au sujet d’une commandite faite au journal du village et qu’on appelle depuis toujours une « publicité ». Rien qui puisse me mettre au ban ou m’empêcher de compter la mairesse parmi mes amies. Mais quand j’ai nommé la chose… Et que, de surcroît, se sont ouvertes les valves à questions de mes concitoyens au sujet de cette chose qu’il ne fallait pas nommer… Je crois qu’une ligne a été franchie qu’on ne doit pas croiser.

« On se tient au courant, qu’elle me répond. On a assisté à toutes les rencontres de Transe Canada. Il y en a eu huit, je pense? Et on va aller à toutes celles qui vont venir. On se tient au courant. »

Et Alexandre de demander si un membre du conseil accepterait de participer à une rencontre de Stop Oléoduc, organisation bannie de l’enfer, tentacule même du diable, terroriste à pattes véreuses!

De l’aveu de la mairesse, Énergie Est et Transe Canada, qui agissent à la fois conjointement et indépendamment pour multiplier les rencontres et les promesses, sont en « mode séduction » : ils promettraient n’importe quoi à n’importe qui! Noël est en avance cette année, qu’on blague. Et Alexandre de demander si un membre du conseil accepterait de participer à une rencontre de Stop Oléoduc, organisation bannie de l’enfer, tentacule même du diable, terroriste à pattes véreuses!

« Écoutez, vous connaissez nos horaires, explique la magistrate toute dépitée. Les comités, les rencontres. Quand on a enfin une soirée de libre et qu’on peut s’asseoir pis écouter la télé : on en profite. De toute manière, on connaît les avantages et les inconvénients du projet, ça sert à rien d’insister », que finit la Louise pour justifier sa position qui consiste à ne pas vouloir prendre position.

Mais attendez!

« Ces avantages, comme vous dites, c’est quoi?

Je voulais dire les avantages de ne pas prendre position.

Et pourquoi, déjà, vous prenez pas position?

Nous n’avons pas assez d’information. Je vous l’ai dit 42 fois. »

Malgré toute incohérence dans le verbage, on eut beau s’obstiner une heure durant; rien. La chose est trop politique. Le malaise a gonflé, les patiences se sont éteintes. On tournerait en rond et tout y passerait : de « tu mets du gaz dans ton char » à « c’est d’autorité fédérale ».

Se retournant vers ses conseillers, cois, « Aidez-moi quelqu’un! », elle a finie, excédée, par laisser tomber :

« Quand je me suis engagée comme mairesse, je ne m’attendais pas à ça. Il me semble que ce n’était pas pour des affaires de même. »

« Quand je me suis engagée comme mairesse, je ne m’attendais pas à ça. Il me semble que ce n’était pas pour des affaires de même. »

Pas pour des affaires de même

Il serait simpliste de prétendre que les décisions municipales, dans les milieux ruraux particulièrement, se limitent à de petites actions locales, à engager, par exemple, du personnel pour assurer l’entretien de la patinoire. Au contraire, cette « petitesse » qui, au fond, est davantage une proximité avec le citoyen, doit impérativement servir de levier aux préoccupations citoyennes et permettre de faire valoir à plus grande échelle une position prise par une communauté donnée. Dans le cas de l’oléoduc, améliorer ou maintenir la qualité de vie des résidents – ce qui est censément le seul objectif visé par un conseil municipal –, c’est prévenir sa détérioration. L’inaction s’avère directement problématique. Si le dossier qu’impose Transe Canada à des minuscules municipalités est singulier et complexe – et Transe Canada le sait trop bien, sa stratégie est conçue ainsi, pensez seulement à l’incroyable filibuster de 30000 pages qu’elle vient de balancer dans les mains de l’ONE –, il n’en demeure pas moins que cette mairesse et ses conseillers ont une responsabilité cruciale à l’endroit de leurs citoyennes et citoyens.

Ce que j’entends dans une affirmation comme celle de ma mairesse, c’est une absence de volonté à agir sur le plan politique. Or, paradoxalement, refuser d’entendre ses citoyens, prétendre ne pas avoir suffisamment d’information sur le sujet afin de statuer et laisser entendre qu’on n’en veut pas obtenir davantage, c’est éminemment politique. C’est un manque de transparence évident.

Chez Transe Canada, on construit bien plus que des pipelines, on développe aussi des relations

La semaine d’après, j’ai rencontré le maire d’un village voisin avec qui j’ai discuté du pipeline. Il m’expliquait l’existence de contrats passés par Énergie Est et Transe Canada, auxquels sont assorties des clauses contraignant les maires et mairesses à s’exprimer en faveur du projet. Qu’est-ce que promettent ces contrats? Ce dont vous avez toujours rêvé! Vous voulez une nouvelle patinoire? Vos camions de pompier sont désuets? Cessez de voir trop loin, soyez concrets : faites avancer votre communauté, vous vous ferez aimer. Pensez-y, votre intégrité vaut bien une Zamboni. Comment y voir un conflit d’intérêt puisque c’est « pour le bien d’une communauté »?

Voilà qui donne à réfléchir. Et à poser des questions, certainement. Il semble plus que jamais primordial d’investir nos institutions politiques tandis que les entreprises, elles, investissent dans celles-ci. Participons aux conseils municipaux, parlons, questionnons, demandons, proposons. Et alors que nous faisons ce que nous faisons, soyons contents d’être ce que nous sommes. Mais cessons, surtout, d’être naïfs : si nous ne faisons rien, nous marchons dans l’hypnose et endossons l’obséquieux syndrome du « fait accompli ». Ce n’est pas en pensant aux bélougas une fois de temps en temps, chacun de notre bord, que nous empêcherons la grosse paille de fournir en arguments les théories eschatologiques.

Il semble plus que jamais primordial d’investir nos institutions politiques tandis que les entreprises, elles, investissent dans celles-ci.

Je me défends pour l’instant de faire un lien entre ces ententes et le flou entretenu par mes élus. J’aime mieux penser qu’ils dorment au gaz. Des réponses demeurent néanmoins à formuler et j’entends bien les obtenir à la prochaine séance du conseil. Si j’allais là, au début, pour m’intégrer au village, j’imagine que c’est peine perdue. Soit! En attendant, j’espère simplement qu’un contrat cautionnant la dévastation directe et simple de notre milieu de vie ne se signe pas aussi légèrement que celui du *bonhomme * de la patinoire.

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