Montée de l'extrême-droite

La peste beige

«Le fascisme n'est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution par temps de crise». – Berthol Brecht
Alexandre Fatta

Il faut prendre la mesure du problème: la haine a le vent dans les voiles. Elle file à toute allure. Et personne ne semble y voir clair.

Normal: la peste brune n’est plus ce qu’elle était. Comme le conservatisme, le libéralisme ou le socialisme, elle s’est adaptée. Les idées de «révolution nationale» et de «suprématie de la race blanche» ne sont plus très à la mode. Tout le monde dans l’espace public, ou presque, les condamne. La peste a changé de couleur. Elle est devenue beige.

Le beige démocrate. Le beige postmoderne. Le beige de la vieille trainée brune… Cette nouvelle peste fonctionne à l’envers. Le tamis démocratique retient les caillots, mais le liquide qui en sort n’en est pas moins visqueux pour autant.

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Victime beige et clair-obscur

Le Front national ne se dit pas raciste. La Meute non plus. Et encore moins les chroniqueurs du Journal de Montréal et de Radio X. Jamais ils n’affirmeront qu’ils désirent fermer les frontières à «tous les immigrants», et encore moins que les blancs sont «supérieurs» aux noirs.

Ce discours fonctionne à l’envers. Selon ce dernier, rien n’est raciste, sinon quelques soutanes blanches arborant la croix gammée. On connait la chanson, c’est un ver d’oreille. Critiquer l’Islam, ce n’est pas raciste — «l’Islam n’est pas une race». Critiquer l’arrivée de réfugié-es, ce n’est pas raciste. Se protéger de la menace extérieure, ce n’est pas raciste. Être fier d’être blanc, ce n’est pas raciste. Dénoncer le racisme des noirs, ce n’est pas raciste...

Critiquer l’arrivée de réfugié-es, ce n’est pas raciste. Se protéger de la menace extérieure, ce n’est pas raciste. Être fier d’être blanc, ce n’est pas raciste. Dénoncer le racisme des noirs, ce n’est pas raciste...

La haine véhiculée par ces propos réside moins dans l’énoncé lui-même que dans ce qu’il cache et suppose, comme à contre-jour. «Critiquer l’Islam» avec acharnement, sans définir le terme, à partir d’anecdotes plus ou moins ridicules nourrit le racisme. «Critiquer l’Islam» au moment où nos gouvernements bombardent le Proche Orient, soutiennent inconditionnellement l’apartheid israélien et vendent des armes à l’Arabie Saoudite, nourrit le racisme. On n’aurait, d’ailleurs, sans doute aucun mal à considérer comme antisémite un chroniqueur qui écrirait des centaines de textes critiquant pathétiquement et à grands coups d’anecdotes le judaïsme. On se demande bien par quel tour de magie l’Islam se trouve à recevoir un traitement différent.

La haine n’est presque jamais affirmée directement. Elle se comprend par la négative. C’est son contexte d’élaboration qui permet l’analyse. Les idées-marchandises découpent le réel à leur guise. Il faut recoller les morceaux pour en saisir le véritable message. On se dit féministe, mais on passe son temps à critiquer les organisations qui défendent les femmes; on se dit antiraciste, mais on passe son temps à dénoncer les antiracistes; on se dit pour la liberté, mais on appuie les arrestations de masse; on se dit sensible à la pauvreté, mais on dénonce constamment les abus des chômeurs tout en taisant l’évasion fiscale; on dénonce le terrorisme, mais on ne parle jamais de ses soutiens politiques et économiques occidentaux; etc.

Le fascisme brun était offensif et conquérant, le beige se laisse porter par la déchéance du statu quo. Car les beiges, ils sauront vous le dire, défendent la démocratie et la civilisation. Ils ne se dressent contre personne, ce sont les Autres qui les menacent. Le discours est renversé, mais il ne pose pas moins les mêmes problèmes que sa version antérieure. «Critiquer l’absurdité de la situation à la frontière vous expose donc à une fatwa des fascistes cosmopolites», affirme Michel Hébert (JdeM, 15 août). Les propos d’Hébert sont pourtant émis dans le journal le plus lu du pays; soutenus par la grande majorité de ses collègues (Bock-Côté, Ravary, Martineau…); relayés par les médias de Quebecor, de Radio X et par de nombreux politiciens d’ici (Lisée et Legault) et d’ailleurs (Trump et Le Pen); sans oublier que les débats sur l’immigration saturent la conversation publique depuis au moins 10 ans.

Le fascisme brun était offensif et conquérant, le beige se laisse porter par la déchéance du statu quo.

Dans une société démocratique, de tels propos seraient simplement considérés psychotiques. Ils deviennent pourtant progressivement la nouvelle norme pour la droite et ils sont normalisés dans le débat public. Une norme qui nie l’être, malgré qu’elle prenne la tête de la société et étende ses tentacules à la majeure partie des tribunes populaires en couinant que personne ne veut l’entendre, alors que l’on n’entend rien d’autre que ses hurlements (voir la note à la fin du texte).

Cette rhétorique atteint sans doute un sommet d’absurdité avec la question des femmes voilées. La société spectaculaire a, d’une part, fait de ces femmes des victimes de la domination masculine, de l’autre, le symbole même de la menace à notre mode de vie. Au nom de quoi? Du féminisme… Des femmes sont ainsi stigmatisées au nom de l’émancipation féminine. On croit rêver, mais c’est bel et bien d’un cauchemar dont il s’agit. L’un de ceux que l’on fait éveillé. Un sommeil de jour.

Notre société est celle du spectacle. Les idées sont des marchandises. Elles se qualifient par leur seule quantité. «Un message doit être répété et répété et répété et répété et…» affirmait Éric Duhaime dans un cours de communication politique pour la NDI (National Democratic Institute). Ce procédé, parfaitement en phase avec le marché de l’information, est efficace. Sans doute autant que le plus évolué des systèmes de propagande.

Ce discours nous emprisonne. C’est celui qu’on retrouve dans la bouche de Marine Le Pen, des chroniqueurs du Journal de Montréal, de TVA et de La Meute. Il ne fait pas que pointer du doigt l’ennemi, il le constitue. Il crée de toutes pièces de faux problèmes et de fausses solutions.

Hier, c’était la menace juive et la montée du communisme.

Hier encore, le féminisme et l’homosexualité.

Hier, les Noir-es. Aujourd’hui, les réfugié-e-s haïtien-ne-s.

Aujourd’hui et encore demain, les Arabes et l’ensemble des personnes un peu foncées. Parce que faire la différence entre un Arabe, un musulman, un hindou, un bouddhiste et un islamiste est une tâche de nuance beaucoup trop exigeante pour leurs petits cerveaux bouillonnants de craintes non fondées, si facilement capitalisables. En ce sens, la stigmatisation généralisée du militant Jaggi Singh, de même que son arrestation sous prétexte qu’il s’est fait passer pour un ancien joueur des Nordiques (!), est à la fois logique, inquiétante et surréaliste.

Il est impossible d’entrer en dialogue avec les tenants de cette propagande. Autant débattre avec un sphincter à batteries…

C’est d’une machine dont il s’agit. Une machine qui détruit et qu’il faudra détruire.

Il faut lire les articles traitant de la Meute pour bien comprendre cette rhétorique. Joseph Facal considère que le seul problème de cette organisation paradant en chemises noires en est un de «marketing» (JdeM, 22 août 2017). Pour arriver à une telle conclusion, le brillant chroniqueur et enseignant aux HEC a fait ses devoirs: il a consulté le site internet de l’organisation. Une grande recherche. Il a regardé la télé aussi. Probablement plusieurs minutes. Assez pour voir que La Meute n’était pas violente et marchait au pas. Du grand journalisme d’enquête. Exit les propos racistes des porte-paroles, exit le contexte international, exit la montée de l’extrême droite partout en Occident, exit l’attentat de Québec et exit les croix gammées des manifestants. Autant fonder une analyse du régime de Pinochet sur l’autobiographie du despote. Pinochet, dictateur? Allons, il se disait démocrate…
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