Nationalisme

La nation contre le peuple

Alex Block

La nation prend tant de place dans notre imaginaire qu’il semble impossible de s’en défaire, même en théorie. Cela est tellement vrai que même les critiques les plus farouches du phénomène participent à sa reproduction. Que les nationalistes québécois et canadiens s’amusent ensemble dans un sempiternel concours de vertu, cela est tout-à-fait normal.

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Ce qui est plus ennuyeux, c’est que la critique peine à sortir de la logique qu’elle prétend dénoncer.

– Ma nation est plus grande que la tienne!

– Non: c’est la mienne, demande à Boucar Diouf.

– N’importe quoi, nous sommes plus progressistes. Trudeau en pleurait l’autre jour.

Dans l’œil de la pensée critique, la nation est à lier à la construction de l’État. Elle n’est pas un phénomène naturel, mais une forme historique : «Le nationalisme vient avant les nations», disait Eric J. Hobsbawm. La nation est un phénomène moderne par excellence: le sens du mot n’apparaît pas avant le 18e siècle. Elle lie entre elles les classes sociales du bas vers le haut. Elle est la glue permettant la solidarité entre les exploités et les exploiteurs, les gouvernants et les gouvernés.

L’anti-nation nationaliste

Les antinationalistes ont cependant tendance à favoriser ce qu’ils dénoncent. Comme leurs adversaires, ils confondent trop souvent l’État avec la nation, et la nation avec le peuple. Ils ne sortent pas de l’idéologie, mais en reproduisent les anachronismes et les mensonges. «L’État, c’est le plus froid de tous les monstres froids. Il ment froidement et voici le mensonge qui rampe de sa bouche : “moi l’État, je suis le peuple”», disait le Zarathoustra de Nietzsche.

Les antinationalistes ont cependant tendance à favoriser ce qu’ils dénoncent. Comme leurs adversaires, ils confondent trop souvent l’État avec la nation, et la nation avec le peuple.

À la nation, les antinationalistes opposent donc la… nation.

Les nationalistes affirment que le «Québec n’est pas raciste»; les antinationalistes affirment que le «Québec est raciste». Les premiers disent que les «Québécois sont de souches canadiennes françaises»; les deuxième répliquent qu’ils forment un peuple «blanc, dominant et privilégié». Les premiers affirment que le «Québec s’est lié d’amitié avec les Autochtones», les deuxièmes que le «Québec est colonialiste», etc.

Le «Québec» devient ainsi uniforme : il comprend l’État, la nation et le peuple. Comme un individu traversant les siècles au pas cadencé de la grande histoire, le Québec possède «une» personnalité.

Reproduction

La critique reproduit ainsi la solidarité verticale et historique désirée par le nationalisme. Les Québécois – mais aussi les Américains, les Français, les Anglais…– deviennent responsables des actes commis par l’État qui les domine. Exit les divisions de classes, les contradictions et les conflits. Exit la séparation entre les gouvernants et les gouvernés.

Plus encore, les «Québécois» d’aujourd’hui deviennent solidaires des actes, et de tous les actes commis depuis la Nouvelle-France. Comme si les individus pouvaient être tenus responsables de ce qui s’est produit avant leur naissance… Et que la responsabilité de leurs actions réelles n’était pas un poids déjà lourd à porter.

Ajoutons que les nouveaux concepts de «privilèges» et d’«appropriation culturelle» portés par la gauche postmoderne participent aussi à ce phénomène. En critiquant les gens (et non leurs propos) en fonction de la couleur de leur peau, de leur orientation sexuelle ou de la manière dont ils se vêtissent, le plus souvent sans égard à leurs conditions sociales, on reconduit ces mêmes catégories de manière acritique. Le «blanc» et le «noir» ne sont plus dès lors de fausses catégories imposées par le discours raciste, mais des traits déterminants, voire essentiels de la nature des gens.

Cette analyse prétendument critique du nationalisme le reproduit et contribue à en alimenter la part la plus détestable. Les nationalistes affirment que les «Québécois» sont «ceci», les antinationalistes accusent les «Québécois» d’être «cela». Les deux parlent le même langage, utilisent les mêmes concepts et alimentent le même problème.

Les nationalistes affirment que les «Québécois» sont «ceci», les antinationalistes accusent les «Québécois» d’être «cela». Les deux parlent le même langage, utilisent les mêmes concepts et alimentent le même problème.

On ne soulèvera pas le peuple contre ses oppresseurs en le solidarisant avec ces derniers. Encore moins en le traitant comme un chien crevé ayant à s’autoflageller pour des crimes qu’il n’a jamais commis. Les cultures populaires sont contradictoires. Elles participent au meilleur comme au pire. Elles sont capables de haine et d’amour, d’entraide et de hiérarchie, de don comme d’égoïsme. Les peuples sont tout cela à la fois. Défendre la belle part de la culture populaire n’est pas soutenir la domination.

On ne soulèvera pas le peuple contre ses oppresseurs en le solidarisant avec ces derniers.

Au contraire. C’est au creux de ce qu’il a de beau qu’on peut trouver la force nécessaire à la destruction de la laideur. C’est là où se trouve la matière première d’une émancipation future. Contre la nation imaginaire, son État bureaucratique et son économie destructrice, le peuple multicolore et panaché est le seul lieu possible de la liberté enfin retrouvée.

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