Politique Municipale

Montréal : le chantier de Denis Coderre

Un mois avant le vote, retour sur le legs de Denis Coderre
Photo: Racineur

À l’aube des élections municipales, l’attention est tournée vers la joute verbale à laquelle se livrent les candidat-e, qui influencera l’issue du scrutin du 5 novembre prochain. Mais qu’en est-il des quatre dernières années? Certes, des controverses et des scandales ont ponctué le mandat de l’omnimaire Denis Coderre. Mais après le «flushgate», le 375e, les calèches, ou encore cette sombre histoire de surveillance de journalistes, que retiendra-t-on de son mandat?

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Un gros poisson fédéral dans la marre municipale

Quand Denis Coderre quitte la Chambre des communes pour faire le saut sur la scène municipale, il commence très tôt favori dans la course. Et quand l’ex-député libéral prend les rênes de l’administration de Montréal en 2013, les électeurs et électrices espèrent qu’un vent de changement souffle avec lui.

«Tout le monde avait hâte à un peu de stabilité après Gérald Tremblay et Michael Applebaum; on voulait un pilote à bord», affirme Bertrand Motulski, titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing, faisant référence au règne marqué par la corruption de son prédécesseur. Denis Coderre partage sans doute cette vision, lui qui compare son rôle à celui d’un “trait d’union”, le jour même de son élection. Élu sous le signe d’un Montréal uni, il est indéniable qu’il se veut rassembleur, «le maire de tous les Montréalais», dit-il en entrevue.

Et cette impression d’un nouveau tournant plait aux Montréalais-es, dont 72% se déclarent satisfait-es, deux ans après son élection. «On le voyait comme le premier vrai maire de Montréal. La grande force de Denis Coderre, c’est de succéder à une très mauvaise administration, à mon sens» reconnaît Bertrand Schepper, chercheur à l’Institut de recherche et d'informations socio-économiques (IRIS).

La grande force de Denis Coderre, c’est de succéder à une très mauvaise administration

Une mascotte hyperactive

Des cônes oranges, un marteau-piqueur sur une dalle de béton de Postes Canada ou encore un pitbull muselé ; le mandat de Denis Coderre est fort en symboles et suscite plusieurs images, autant chez ses admirateurs que chez ses détracteurs.

Celui que les critiques appellent «Kid Kodak» est connu pour son flair en communication politique ainsi que son amour des caméras. Cela jouerait à son avantage, selon Bernard Motulski, car de toute façon «les gens s’attendent à ce que le maire soit visible, soit présent. Et bien vu ou mal vu, c’est vu. Sa visibilité a sans doute facilité son élection en 2013», déclare le spécialiste en communication. Il cite en exemple la campagne actuelle de Projet Montréal, où Valérie Plante s’est qualifiée être «l’homme de la situation», une image forte qui pourrait propulser sa notoriété.

Ses critiques voient toutefois dans les multiples apparitions du maire une forme d’éparpillement. Alexander Norris, conseiller de ville sortant de Projet Montréal, voit dans ses nombreuses interventions une impulsivité qui trahit un manque de cohérence. «Il souhaite surtout faire les manchettes . Il réagit à chaud au début d’un cycle de nouvelles et, par la suite, quand l’opinion publique change, il devient otage de ses propres déclarations», dit-il.

Aménagement : annonces, confettis et queues de poisson

Plusieurs s’accordent pour dire que les questions d’aménagement seraient sans doute le point faible de l’administration Coderre. Les exemples affluent quant aux déceptions et aux rendez-vous ratés. Lorsqu’il est question de projets de longue haleine, son envie de «mettre Montréal sur la map» passe avant tout, explique Bertrand Schepper. D'ailleurs, selon Eudes Henno, candidat à la maîtrise en études urbaines, l’envie de plaire du maire le pousse à répondre immédiatement aux demandes des citoyens les plus bruyants, sans vision d’ensemble.

Plusieurs s’accordent pour dire que les questions d’aménagement seraient sans doute le point faible de l’administration Coderre. Les exemples affluent quant aux déceptions et aux rendez-vous ratés.

L’étudiant, spécialisé en aménagements adaptés pour la marche utilitaire, nomme les échecs en aménagement les uns après les autres, et y va sans détour quand il commente les quatre dernières années : «Vous connaissez le projet ‘‘Vision zéro’’ de Denis Coderre, annoncée en 2016? On pourrait résumer son mandat à zéro vision, justement». Ce projet témoigne du souhait de l’élaboration d’une stratégie de sécurité routière, où le zéro fait référence au souhait de réduire le nombre d’accidents à Montréal à zéro. Pour Eudes Henno, en un an, peu de choses ont été faites à la suite des nombreuses annonces entourant la stratégie : «il a simplement fait peindre quelques lignes sur les rues; je peine à appeler cela une vision».

«il a simplement fait peindre quelques lignes sur les rues; je peine à appeler cela une vision»

Une coalition de groupes cyclistes militants ont d’ailleurs demandé que le vélo et la sécurité des cyclistes deviennent un véritable enjeu pour ces élections. Pas plus tard qu’hier, un jeune cycliste de 18 ans est mort, frappé par une voiture au pied du Mont-Royal. Ce dernier s’ajoute à plusieurs autres morts à vélo dans les rues de la métropole.

Alexander Norris range aussi le projet de la promenade Fleuve-Montagne parmi les projets décevants. Pour lui, c’est une initiative d’aménagement du 375e qui ne passera pas à l’histoire. La promenade Fleuve-Montagne est un circuit qui relie la rive du fleuve Saint-Laurent aux escaliers menant au Mont-Royal, deux sites naturels iconiques de la ville.

D'après Eudes Henno, il s’agit encore d’un projet qui avait été qualifié d’envergure et qui s’est avéré un pétard mouillé. «On le présentait comme marquant l’imaginaire, mais dans les faits, quelques bornes métalliques ont été ajoutées pour indiquer le passage et des tronçons ont des trottoirs élargis, sans plus», déplore-t-il. Il ajoute que ce projet tombera certainement dans l’oubli.

«Montréal is back», et après?

Cette image de «maire spectacle» est pourtant sans doute intentionnelle. «En politique, la plus belle chose qui puisse vous arriver est de ne pas laisser les gens indifférents», a déclaré Denis Coderre en 2010. Il a sans doute fait de cette déclaration son mantra, car lorsque l’on sonde les Montréalais-es, le maire Coderre apparaît comme une figure forte.

«Denis Coderre est à Montréal ce que les maires Jean-Paul L’allier ou Jean Drapeau étaient à leur époque. Que l’on pense aux Jeux olympiques ou au déficit, on retient autant les bons côtés que les mauvais», compare Bernard Motulsky. Bien que le parallèle avec les festivités du 375e vienne à l’esprit, le legs de ces dernières demeure à déterminer. Car, cela va sans dire, ce sont les éléments concrets qui restent, et non les cérémonies qui se sont multipliées depuis le mois de mai. Et selon le spécialiste en communication, lorsqu’une génération pense à un maire du passé, il n’est pas nécessairement question de ses gestes, mais plutôt de ce qui s’est passé sous son administration, comme la construction de l’échangeur Turcot ou du nouveau pont Champlain.

cela va sans dire, ce sont les éléments concrets qui restent, et non les cérémonies qui se sont multipliées depuis le mois de mai.

Néanmoins, tous les observateurs s’accordent pour dire que la création du bureau de l’inspecteur général à la suite de son élection a marqué un tournant à long terme pour la ville, après les années de corruption. D’autres victoires ont ponctué le mandat, comme l’accès récent de Montréal au statut officiel de métropole, selon Bertand Schepper. La notoriété du maire a sans doute aidé, «c’est quelqu’un qui tient tête aux autres paliers de gouvernements», précise-t-il.

Flamboyant, impatient, volontaire; s’il a été l’objet de plusieurs caricatures, c’est parce que le personnage de Denis Coderre se dessine clairement dans les médias. Son image de marque est ce qui lui a le plus servi, comme ce qui lui a le plus nui. Le côté impulsif du maire est le revers de la même médaille ; celle de la créature médiatique qui aime s’exécuter rapidement et souhaite se rendre aussi incontournable que la ville qu’il dirige. «Deux côtés d’une même médaille, dont on se souviendra sans doute », conclut Bernard Motulski.

Le côté impulsif du maire est le revers de la même médaille ; celle de la créature médiatique qui aime s’exécuter rapidement et souhaite se rendre aussi incontournable que la ville qu’il dirige.
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