Élections municipales

Ville-Marie : l’arrondissement des mal-aimés

Les résident-es de Ville-Marie n'ont pas la chance de voter pour une marie d'arrondissement. Pourquoi, et quelles conséquences sur leur vie?
Gabrielle Brassard-Lecours

Aux élections municipales du 5 novembre prochain, les Montréalais-es auront quatre cases à cocher. À coups de crayon, ils choisiront le maire de la ville, leur maire d’arrondissement, leur conseiller de ville ainsi que celui d’arrondissement. Ce sera le cas pour tous les Montréalais-es, excepté les 90 000 résident-es de l’arrondissement Ville-Marie, dont le bulletin de vote ne compte que deux cases : maire de Montréal et conseiller d’arrondissement. Depuis près d’une décennie, le maire de Montréal devient automatiquement le maire de l’arrondissement de Ville-Marie. Tour d’horizon de la réalité des résidents des districts Sainte-Marie, Saint-Jacques et Peter-McGill.

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«Le droit d’élire notre maire d’arrondissement nous est refusé», martèle Pierre Lalande, un résident de longue date de Ville-Marie. «Le maire de Montréal fait mal son travail comme maire d’arrondissement; il ne s’occupe pas de logement social, des aînés, des familles d’ici», ajoute Daniel Noël, de l’autre côté de la table.

Nous sommes dans la cantine animée du Comité social Centre-Sud, où plusieurs organismes qui desservent le quartier sont regroupés. Une fois la conversation entamée, les deux résidents du secteur se lancent dans une critique de la situation singulière de l’arrondissement, oubliant de finir leur assiette. Pierre Lalande et Daniel Noël sont des citoyens impliqués, qui participent au comité social depuis des années. Ils se souviennent de l’époque où les résidents de Ville-Marie pouvaient élire leur propre maire d’arrondissement, avant 2008.

«On nous impose non seulement un maire d’arrondissement, mais en plus, le maire nomme les deux conseillers de ville, qui ne sont donc pas élus», déplore Pierre Lalande, révolté par la situation. La majorité des voix au conseil est donc exprimée par des représentants qui ne sont pas directement élus. Il est à noter qu’aux élections municipales de 2015, aucun candidat de l’Équipe Denis Coderre n’a été élu dans les districts électoraux qui composent Ville-Marie.

«On nous impose non seulement un maire d’arrondissement, mais en plus, le maire nomme les deux conseillers de ville, qui ne sont donc pas élus»

Chronique d’une tutelle annoncée

Ce contrôle centralisé est un héritage d’une loi adoptée en 2008 par l’Assemblée nationale, pendant le règne de Gérald Tremblay comme maire de Montréal. Déjà en 2005, le maire avait l’arrondissement dans sa mire, comme l’explicite un article du Devoir qui présente un maire avide de mettre le grappin sur cet arrondissement central, contrôlé par l’opposition à l’époque. La ministre des Affaires municipales et des Régions,Nathalie Normandeau, qui avait déposé la loi 22, «Loi modifiant diverses dispositions législatives concernant Montréal», avait justifié cette modification en soulignant que la gestion du centre-ville de Montréal a des répercussions sur l’ensemble de la vie économique montréalaise et québécoise.

L’arrondissement de tous les maux

Le centre-ville de Montréal diffère de la plupart des autres métropoles en Amérique du Nord, car il est habité. Alors que les travailleurs et travailleuses y voient une «business district», qu’ils quittent à la fin de leur quart à 17 h, la vie continue pour ceux et celles qui y habitent en tout temps. Tandis que le centre-ville de la métropole se développe, les dossiers liés aux besoins de base des résident-es, tel le développement de logement social et l’adoption de mesure assurant la sécurité alimentaire, peinent à se tailler une place dans la liste des priorités des élu-es responsables. Plusieurs problèmes résultent du fait que le maire de l’arrondissement porte avant tout le chapeau du maire de Montréal.

Pour André Querry, un résident du secteur qui se bat contre la loi 22 depuis des années, et qui a déposé un mémoire sur le sujet en 2010, le diable est dans les détails. L’absence du service Car2go dans le secteur, l’impossibilité de composter sur certaines rues ou encore le manque de toilettes publiques dans ce territoire connu pour l’affluence de touristes, contribuent notamment à réduire la qualité de vie des résident-es selon M. Querry.

L’absence du service Car2go dans le secteur, l’impossibilité de composter sur certaines rues ou encore le manque de toilettes publiques dans ce territoire connu pour l’affluence de touristes, contribuent notamment à réduire la qualité de vie des résident-es selon M. Querry.

La réduction d’îlots de chaleur, qui sont nombreux dans le centre-ville, revient souvent parmi les revendications de certains résident-es de l’arrondissement. À priori, Ville-Marie possède un taux de canopée dans la norme, soit de près de 22 %. Mais lorsqu’on ne tient pas compte des deux grands parcs régionaux qui sont en marge de l’arrondissement, le Parc du Mont-Royal et le parc Jean-Drapeau, ce taux tombe à 3,4 %. «Le verdissement, c’est le travail du municipal avec un grand M», insiste la députée solidaire de Sainte-Marie–Saint-Jacques Manon Massé, dont la circonscription couvre une bonne partie du territoire qui compose Ville-Marie. «C’est le pire taux de tout Montréal. Sans oublier que le maire voulait couper des arbres sur l’île Notre-Dame au printemps dernier, alors que nous sommes bien au-dessous de la barre de ce que l’être humain nécessite pour bien vivre dans son environnement.» Elle fait référence à l’abattage d’arbres dans le cadre du réaménagement du parc Jean-Drapeau pour les festivités autour du 375e de la ville.

Le prix des terrains, obstacle aux services de première ligne

«Les organismes locaux prennent en main certains services qui devraient être offerts par le municipal», remarque Jason Giguère, un résident de Saint-Jacques.

Le prix des terrains devient un problème pour le déploiement de services communautaires. La sécurité alimentaire dans l’arrondissement est l’une des pires de Montréal, selon Lucille Pion. Cette coordonnatrice à Information Alimentaire Populaire Centre Sud, prépare environ 500 paniers de vivres par semaine et travaille dans un espace restreint sur la rue Beaudry pour desservir près de 900 membres. «À la banque, on travaille avec les plus démunis. On tente d’attirer l’attention sur cet enjeu, mais ça demeure sans réponse», dénonce-t-elle. Pendant un certain temps, l’idée d’une épicerie solidaire pour répondre aux besoins des plus démunis faisait son chemin, mais le prix des terrains rendait une telle entreprise impossible.

Un tapis rouge pour les promoteurs

Le maire Gérald Tremblay avait à l’époque favorisé les développements immobiliers en haussant la limite de hauteur et de la densité permises sur le territoire dans le plan d’urbanisme. Cette approche a provoqué une hausse de la valeur des terrains, car les promoteurs peuvent construire plus d’unités par pied carré, contribuant ainsi à l’embourgeoisement du territoire. Aucune mesure compensatoire n’avait été mise en place pour permettre aux familles à faible et moyen revenu de rester sur le territoire.

«Après avoir mis la main sur l’arrondissement, le maire a favorisé un développement intensif de projets résidentiels sur le territoire, comme par exemple des tours à condos et de bureaux» explique Éric Michaud. Beaucoup critiquent d’ailleurs le mode de financement de la ville de Montréal, qui compte en grande partie sur les taxes foncières. «Certains diraient que cela place Montréal à la merci des promoteurs; on leur déroule le tapis rouge, parfois au détriment des résidents», ajoute le coordonnateur.

«Certains diraient que cela place Montréal à la merci des promoteurs; on leur déroule le tapis rouge, parfois au détriment des résidents»

«La Ville risque de vouloir garder le contrôle de Ville-Marie et elle a grand intérêt à le conserver, explique Éric Michaud, pour favoriser le développement de grands projets immobiliers qui vont générer des taxes» En effet, le centre-ville de Montréal est vu comme un important générateur de richesse pour la collectivité montréalaise. À titre d’exemple, en 2016, les recettes fiscales de Ville-Marie s’élevaient 371 millions de dollars. Cela représente environ 7,5 % du budget de la ville-centre pour un territoire qui s’étale sur près de 4 % de celle-ci.

Le contrôle de l’arrondissement jouera un rôle encore plus important dans le futur, alors que le territoire fait l’objet d’investissements immobiliers importants. En effet, les nouvelles constructions résidentielles du centre-ville représentent plus du tiers des mises en chantier de la ville. «Avec tout ce qui s’en vient en termes de projets de développements locatifs, il faudra se battre pour obtenir des services pour la population qui réside dans ces quartiers», observe Manon Massé.

Un maire d’arrondissement à temps partiel

La débâcle de la Formule E est l’exemple qui revient régulièrement quand il est question de l’imputabilité du maire face aux résident-es de l’arrondissement. «Encore hier soir sur la rue Ontario, les gens en parlaient. La grogne est encore là, clarifie André Querry. Richard Bergeron et Denis Coderre rient de nous.»

«S’il y avait eu un maire d’arrondissement, peut-être que le quartier aurait quand même accueilli la formule E, mais au moins les résidents auraient eu leur mot à dire sur le sujet», précise Armandine Siess, directrice adjointe du Comité social Centre-Sud. Selon elle, étant donné que l’élection du maire de Montréal ne dépend pas de l’opinion que les résident-es du secteur, ce dernier prend plutôt ses décisions pour les Montréalais-es en tant que maire de la ville.

Cette double identité rend l’accès difficile au maire de Montréal quand il s’agit d’enjeux locaux. «Tous mes autres collègues députés travaillent main dans la main avec leur maire d’arrondissement, déplore Manon Massé. Quand il ne retourne pas tes appels, ça pose aussi des problèmes.»

«Tous mes autres collègues députés travaillent main dans la main avec leur maire d’arrondissement, déplore Manon Massé. Quand il ne retourne pas tes appels, ça pose aussi des problèmes.»

Et cela vaut autant pour des conseillers nommés par le maire qui siègent aux conseils d’arrondissement. «Ils ne savent pas exactement en quoi consistent les enjeux particuliers du quartier, car ce n’est évidemment pas leur territoire», explique Madame Siess, faisant référence aux conseillers qui proviennent des arrondissements voisins. Deux des quatre conseillers d’arrondissement sont nommés par le maire, et ils sont révocables en tout temps, toujours par le maire, advenant un changement d’allégeance. De plus, le vote du maire est ultimement prépondérant.

Pour Manon Massé, on gaspille une opportunité de faire de la démocratie de proximité, alors que le pouvoir municipal devrait être le palier le plus proche des électeurs : «Tous les centres-villes du monde ont des problèmes, le nôtre ne fait pas exception. Mais c’est pour cela qu’il faut donner plus de pouvoir aux citoyens.» Sophie Mauzerolle, candidate pour Projet Montréal pour Ville-Marie, partage son point de vue : «Des citoyens ne vont pas voter, car ils se demandent : à quoi bon? Ils ne se sentent pas représentés ; on assiste à un véritable déficit démocratique».

Selon la candidate, il faudra vraiment se battre pour changer l’état des choses. «Plusieurs moyens pourraient être expérimentés. Peut-être que la loi sur le statut de la métropole serait modifiée ou encore on demanderait un changement dans la loi 22», déclare Sophie Mauzerolle, manifestement révoltée par la tutelle. Une invitation a d’ailleurs été lancée aux membres de l’Équipe Coderre pour commenter sur la situation, mais celle-ci est demeurée sans réponse au moment de la publication.

Dans la cantine, Pierre Lalande en a long à dire sur l’état des choses : «Vous remarquerez les pancartes électorales dans le quartier. Valérie Plante s’y affiche mairesse de Montréal alors que Denis Coderre s’y présente comme le maire d’arrondissement souligne M. Lalande, un sourire mi-figue mi-raisin aux lèvres. C’est assez parlant.»

«Vous remarquerez les pancartes électorales dans le quartier. Valérie Plante s’y affiche mairesse de Montréal alors que Denis Coderre s’y présente comme le maire d’arrondissement souligne M. Lalande, un sourire mi-figue mi-raisin aux lèvres. C’est assez parlant.»

Pourtant, l’équipe du maire ne semble pas plus préoccupée par l’insatisfaction des résidents. Au conseil d’arrondissement du 4 octobre, quand il a été interpellé sur le sujet par Valérie Plante, Richard Bergeron, le conseiller du district de Saint-Jacques, répondit tout simplement : «La population semble satisfaite. D’ailleurs, on n’en parle plus du tout.» Pour sa part, Daniel Noël n’a pas oublié la promesse jamais tenue de Denis Coderre en 2013 de modifier cette tutelle.

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