Élections municipales

Denis Coderre : de vainqueur à vaincu ?

Le maire sortant de Montréal a-t-il sous-estimé son adversaire dans la présente campagne?
Photo: Jeangagnon

La campagne municipale montréalaise de 2017 a été une grande surprise pour beaucoup de gens… Denis Coderre y compris. Alors que le printemps dernier, on le couronnait déjà pour un second mandat, la campagne inspirante et énergique de Projet Montréal et de sa cheffe Valérie Plante a rebrassé les cartes. Et si la tendance identifiée par le dernier sondage Crop se maintient, Denis Coderre sera le premier maire depuis Sarto Fournier en 1960 à ne pas obtenir un second mandat. Mais pourquoi ? Retour sur une mauvaise, très mauvaise campagne.

Votre annonce ici
Vous n'aimez pas les publicités?
Les publicités automatisées nous aident payer nos journalistes, nos serveurs et notre équipe. Pour masquer les annonces automatisées, devenez membre aujourd'hui:
Devenez membre

Parce qu’en effet, cette campagne fut désastreuse pour Denis Coderre : l’avance de 14 % dont il bénéficiait en juin s’est transformée en retard de 2 % à une semaine du vote. Le message de continuité tranquille n’a pas passé, et les plus mauvais traits de personnalité du maire se sont manifestés à plusieurs reprises. Le contraste avec l’increvable bonne humeur et l’inventivité de Valérie Plante ne pouvait être plus grand. Cependant, à regarder de plus près, tout a commencé bien avant 2017.

Le contraste avec l’increvable bonne humeur et l’inventivité de Valérie Plante ne pouvait être plus grand.

Le début des problèmes

Les meilleurs atouts de Coderre sont sa notoriété et sa bonhommie, ce qui pendant un moment, avant et après l’élection municipale de 2013 qui l’a porté au pouvoir, lui a conféré une indéniable popularité. En juin 2015, il trônait au sommet du palmarès des personnalités politiques les plus appréciées au Québec. Mais on ne voyait pas encore tout à fait le revers de ces qualités, c’est-à-dire son côté brouillon, impulsif et paternaliste.

Son premier échec notable, soit le refus de la Régie des alcools en 2014 de lui octroyer la permission de prolonger les heures d’ouverture des bars sur certaines rues, a mis en exergue la tendance du maire à bâcler ses projets, croyant que sa seule aura permet d’attirer le succès. Mais, à part pour les quelques personnes à l’affût du dossier, l’affaire est largement passée inaperçue.

Vint ensuite le très-aptement nommé Flushgate (un nom annonciateur?). Au départ, il s’agissait simplement d’une décision un peu technique en lien avec des travaux urgents devant être menés dans un égout collecteur touché par la réfection de l’autoroute Bonaventure. Cependant, le corollaire de cette décision, soit le déversement des déchets liquides domestiques d’une grande partie de la ville de Montréal dans le fleuve Saint-Laurent, a frappé l’imaginaire. Il fallait expliquer, rassurer. Or, la ligne de communication du maire pendant les premiers jours de l’affaire pouvait se résumer par une formule très simple : «Arrêtez de chigner, pis faites confiance à papa.» Les gens ne comprenaient pas la décision de la Ville, et Denis Coderre a préféré tourner les coins ronds, pensant que son armure de sympathie le protégerait. Et non, au contraire : pour une première fois, celle-ci fut gravement égratignée. Ou entachée, c’est selon. C’était en octobre 2015, et depuis ce temps, le maire n’a jamais retrouvé son éclat — il a même continué à perdre de son lustre dans le dossier de l’interdiction des pitbulls.

Une mauvaise année

L’année électorale 2017 coïncidait avec le 375e anniversaire de Montréal, une excellente vitrine pour un maire et une occasion parfaite d’investir massivement dans des initiatives pouvant rapporter, par ricochet, des votes à l’élection de novembre. Et Coderre l’a compris. Sauf que tout n’est pas allé comme prévu : les coûts ont surpris par leur ampleur, la majorité des «legs» n’ont pas été livrés à temps (recouvrement partiel de l’autoroute Ville-Marie, Place Jacques-Cartier, Square Viger, Esplanade Clark, rue Sainte-Catherine Ouest, Espace pour la Vie, bain portuaire, etc.) ou ont laissé la population dubitative (promenade Fleuve-Montagne, souches de granit sur le mont Royal, etc.). Tout cela n’a fait que contribuer à rendre plus évidentes les failles de caractère du maire.

Apparemment insensible à la fatigue à l’égard des rénovations des infrastructures urbaines (rendues nécessaires, certes, par le déficit d’entretien accumulé sous les administrations Bourque et Tremblay), Denis Coderre en a rajouté une couche en célébrant en grande pompe la course de Formule E, qui a enclavé pendant trois semaines un secteur de Montréal pourtant névralgique pour la circulation de transit interurbain. Un événement organisé sans consulter la population locale, sans proposer de compensation aux commerces, sans ouverture à quelque critique que ce soit. Un véritable verre grossissant qui a cristallisé une certaine image de Coderre : brouillon, impulsif, paternaliste.

Opacité et myopie

Mais à ces trois traits, il faudrait en ajouter deux autres qui se sont révélés à partir de la fin de l’été 2017, alors que l’atmosphère électorale s’installait dans la métropole. D’abord l’opacité. Alors que la saga de la Formule E continuait de le tarauder, notamment en ce qui a trait au montage financier de l’événement et au nombre de billets vendus, Denis Coderre s’est d’abord réfugié derrière un rapport… qui sortirait après l’élection. Ce n’est qu’après le travail tenace de la classe journalistique (on la salue!) que les chiffres de vente de billets ont été dévoilés (et ont démontré ce dont tout le monde se doutait : le succès tant vanté par le maire au mois de juillet n’a pas eu lieu). Idem pour le cadre financier de son programme : Denis Coderre a cité le budget municipal à venir… dont aucun détail n’a été rendu public. L’impression qu’on a affaire à un homme qui a des choses à cacher s’est donc elle aussi cristallisée.

Enfin, durant cette campagne, le candidat Coderre a fait preuve d’une grande myopie politique. Bien qu’un maire sortant ait par définition moins de «nouveauté» à proposer que les gens qui se présentent pour le remplacer, il faut tout de même donner une certaine vision à long terme de la direction que prendrait la ville, offrir des projets structurants pour répondre aux besoins et aspirations de la population, faire rêver un peu. Plutôt que cela, Denis Coderre a multiplié les sorties pour annoncer des projets déjà connus ou même déjà en cours. On ne retient aucune mesure particulière des 45 jours de la campagne du maire.

Voyant que la campagne ne levait pas et que celle de l’opposition devenait de plus en plus contagieuse, un changement de stratégie aurait pu s’opérer.

Aucun repositionnement

Rien n’était pourtant joué. Voyant que la campagne ne levait pas et que celle de l’opposition devenait de plus en plus contagieuse, un changement de stratégie aurait pu s’opérer. Ça n’a pas été le cas, du moins pas avant la toute fin. Valérie Plante s’est avérée être une adversaire tenace, voire audacieuse, et, par-dessus tout, elle a offert le plus grand contraste possible avec le maire sortant. Et cela a fonctionné pour elle et son parti, si l’on en croit les sondages et commentaires politiques. Russell Copeman, le candidat coderrien pour la mairie de l’arrondissement Côte-des-Neiges–Notre-Dame-de-Grâces, a même dû reconnaître que Projet Montréal et ses candidat-e-s ont mené une bonne campagne.

La réaction du maire-candidat? Elle fut d’abord de rire de toute évocation de la possibilité d’une victoire de Valérie Plante — la condescendance revenant à la charge : comment se pourrait-il qu’une autre personne que lui puisse remporter l’élection? Garder les mêmes cassettes, faire fi du mouvement d’opinion défavorable, jouer l’éteignoir à l’endroit de toute proposition ne provenant pas de son propre camp : voilà la stratégie d’un homme imperméable à la critique et qui a une (trop) haute estime de lui-même. Puis, quand les journalistes ont persisté dans leurs enquêtes sur les zones d’ombre du maire (notamment son attitude intimidante et son contrôle de l'information), Denis Coderre, le plus sérieusement du monde, a laissé entendre que ceux-ci étaient payés par l’opposition. Rien de tout cela n’a su atténuer les mauvaises impressions des derniers mois. Au contraire : cela les a alimentées.

Garder les mêmes cassettes, faire fi du mouvement d’opinion défavorable, jouer l’éteignoir à l’endroit de toute proposition ne provenant pas de son propre camp : voilà la stratégie d’un homme imperméable à la critique et qui a une (trop) haute estime de lui-même.

Et en fin de campagne, la perte de contrôle. Le scénario planifié par les stratèges du maire ne s’est pas concrétisé, l’opposition a le vent dans les voiles. Il est trop tard pour changer de direction. Oui, il y a bien eu des excuses pour le manque de transparence dans le dossier de la Formule E, mais de cela, on retient bien plus le manque de transparence que les excuses. Alors, Coderre et son Équipe™ s’en remettent à une vieille stratégie : l’attaque. Mais ce n’est pas joli : des candidats comme Richard Bergeron ou Anie Samson sont mobilisés pour faire l’annonce d’une apocalypse advenant l’élection de Valérie Plante à la mairie. Mais de cela, on retient bien plus l’élection de Valérie Plante que l’apocalypse. Quand un parti au pouvoir change si radicalement de ton, si peu de temps avant le scrutin, cela donne l’impression que la panique s’installe.

Quand un parti au pouvoir change si radicalement de ton, si peu de temps avant le scrutin, cela donne l’impression que la panique s’installe.

La condescendance est devenue hargne. Et l’on sait que la mauvaise humeur n’est pas le meilleur des arguments. Surtout quand l’élection est devenue un référendum sur le maire sortant. Bien que son passage à l’hôtel de ville fut court, il se dégage une odeur de fin de règne autour de Denis Coderre.

Poursuivez votre lecture...
Enquête exclusive
Youri Chassin, la CAQ et le lobby du pétrole (1)
André Noël
18 septembre 2018
Élections provinciales 2018
La santé vue par Ruba Ghazal et Adis Simidzija
20 septembre 2018