Suprématistes Blancs

«Les Africains ont bénéficié de l’esclavage» ?

Pourquoi est-il important de tuer les idées zombies qui perdurent dans l’espace public.
Photo: Twitter Richard Spencer

Richard Spencer, le maintenant trop connu suprématiste blanc, a tenu des propos incendiaires en entrevue avec le journaliste britannique Gary Younge. Spencer se retrouve au premier plan du documentaire «Angry, White and American», qui sortira le 9 novembre prochain.

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L'extrait de l'interview tourne en boucle sur les réseaux sociaux :

-Le niveau de vie moyen des Africains vivant aux États-Unis est bien meilleur que le niveau de vie des Africains en Afrique, affirme Spencer.

-Donc l’esclavage était une bonne chose?, demande le journaliste.

-Bien … ils ont bénéficié du fait de s’être retrouvé dans une nation différente que la leur. Sans aucun doute, répond Spencer.

Vous avez bien lu.

Spencer coupe même la parole du journaliste pour ajouter que si les Africains n’avaient jamais existés, l’Histoire du monde serait fort probablement la même : «Parce que c’est nous [les Blancs] qui sommes le génie qui a fait avancer l’Histoire.» En tout cas, Spencer n’était définitivement pas un génie dans son cours d’Histoire du monde.

«Parce que c’est nous [les Blancs] qui sommes le génie qui a fait avancer l’Histoire.»

Cet extrait m’a fait amèrement penser à l’article publié en septembre par le journal académique Third World Quarterly, intitulé «A Case for Colonialism». Bruce Gilley, professeur associé à la Portland State University, y fait l’apologie du colonialisme à grand renfort de données anecdotiques (c.-à-d. des anecdotes) et d’arguments sélectifs (c.-à-d. des sophismes). Gilley argumente (sic) que la colonisation n’était pas seulement «objectivement bénéfique», mais aussi «subjectivement légitime». Il suggère d’ailleurs la recolonisation de certains pays d’Afrique… pour leur propre bien.

Il serait plus sain pour ma santé mentale d’ignorer de telles avanies et de continuer de me convaincre que ce genre de commentaires vient d’un tout petit «basket of deplorables». Mais saviez-vous qu’en Mauritanie, l’esclavage est devenu un crime seulement en 2007? Et qu’en 2016, l’esclavage moderne comme le trafic humain était estimé à 45 000 personnes dans le monde? Ah, et qu’à Montréal, plusieurs statues et monuments rappellent encore les atrocités commises par les colons sur les populations autochtones?

Donc ce genre d’idées, en théorie facile à réfuter, continuent de faire rage non seulement dans la tête de quelques individus, mais dans l’espace public. Les débats récents sur la légitimité de perturber les conférences publiques ne fait qu’état de notre incapacité à faire taire les racistes, nazis, suprématistes et autres anachronismes.

Réfuter les idées zombies et répondre à ton oncle Gilles

À la façon de John Quiggin dans son livre Zombie Economics, il vaut la peine de réfuter des idées qui, bien que mortes depuis longtemps, continuent de vivre parmi nous. Pas pour leur donner de la légitimité, ou parce qu’elles méritent d’être adressées, mais pour se donner des armes lors des soupers de familles avec ton oncle Gilles qui va se demander si dans le fond, «y’a pas un peu de vrai là-dedans».

Aujourd’hui, la première idée zombie : les bienfaits de l’esclavagisme, contredite en trois temps, trois mouvements.

La logique de Spencer, de comparer le niveau de vie des Africains à celui des Afros-Américains, est fallacieuse car c’est la traite même des esclaves qui a dépossédé l’Afrique (couplé au pillage des ressources naturelles et au colonialisme).

Premier argument. La traite des esclaves de l’Atlantique a arraché entre 9.54 et 15.4 millions de personnes au continent africain, créant un débalancement démographique sans précédent sur le continent. La logique de Spencer, de comparer le niveau de vie des Africains à celui des Afros-Américains, est fallacieuse car c’est la traite même des esclaves qui a dépossédé l’Afrique (couplé au pillage des ressources naturelles et au colonialisme). De plus, le choc démographique due à l’esclavagisme a réduit drastiquement le ratio population/terres arables, ce qui a permis la concentration de la propriété terrienne dans les mains d’une petite élite. Le capitalisme a donc eu un terreau fertile et les inégalités ont explosé. Le «sous-développement» en Afrique est donc directement lié à l’esclavagisme et au colonialisme.

Non, oncle Gilles, l’Afrique n’est pas moins riche parce qu’il y fait plus chaud… #TheorieDesClimats

Deuxième argument. En plus de leur enlever une majorité de leurs hommes en âge de travailler, l’esclavagisme a également participé à militariser les États côtiers. Les captures violentes de villageois Africains afin de les vendre au marché ont sans aucun doute participé à l’insécurité croissante qui a perduré pendant des siècles. Le colonialisme a laissé derrière lui une poudrée de violence, de répression et d’instabilité. Des articles comme A Case for Colonialism semble oublier ce genre de petits détails, puisqu’il focalise sur le colonialisme du début du 19e siècle jusqu’au milieu du 20e siècle, en oubliant les 300 premières années de meurtres, de dépossessions et de pillages.

Troisième argument. Dire que les Afro-Américains ont un meilleur niveau de vie que les Africains tend aussi à effacer les siècles de ségrégation et de racisme aux États-Unis. Sans oublier le fait qu’aujourd’hui, les Afro-Américains sont proportionnellement plus à risque de se retrouver en prison, ont plus de difficultés sur le marché du travail et se retrouvent plus souvent dans les classes les moins nanties de la société. On ne peut pas dire que les Afro-Américains, depuis leur arrivée forcée aux États-Unis, ont vécu le rêve américain.

Des idées comme celles promues par Spencer et Gilley semblent farfelues et faciles à démonter. Pourtant, il est faux de croire que les idées stupides ne méritent pas de réponses. Spencer a une maîtrise en science sociale et a une base d’adhérents bien établie, alors que Gilley enseigne la science politique à des centaines de jeunes esprits. Il ne s’agit donc pas d’idées stupides, mais d’idées dangereuses. Il ne faut pas balayer ce genre d’individus du revers de la main en s’imaginant que leurs opinions sont marginales. Si on les oublie, un jour ils deviendront présidents...

Il ne s’agit donc pas d’idées stupides, mais d’idées dangereuses. Il ne faut pas balayer ce genre d’individus du revers de la main en s’imaginant que leurs opinions sont marginales. Si on les oublie, un jour ils deviendront présidents...
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