Enquête

Au front pour la mémoire de Massinissa Kaddour

La famille du jeune homme abattu par des agents de Garda World réclame justice.
Photo: wikicommonx

Janvier 2014. Massinissa Kaddour est abattu par des agents de sécurité de l’entreprise Garda World devant une succursale de la banque TD à Longueuil, à quelques dizaines de mètres de la maison familiale. Deux balles dans le dos. Le lendemain, les médias parlent d’une tentative de vol. Aucune procédure judiciaire n’est entreprise. Trois ans plus tard, les faits mis en lumière par la poursuite civile que la famille a entamée invalident la thèse du vol et pourraient mener à un procès criminel.

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«Si aucune accusation criminelle n’a été portée, c’est parce qu’il n’y a pas eu d’enquête suffisante; alors nous avons dû en mener une par nos propres moyens», explique Mohand Kaddour, le frère de la victime. Grâce à ses démarches juridiques, la famille est parvenue à obtenir l’identité des agents de sécurité responsables de l’homicide et à les faire interroger par ses avocats. Un pas immense pour la famille. Selon plusieurs sources, Garda World aurait effectivement fait obstruction à cette démarche par tous les moyens à sa disposition.

Également, la cause a été confiée le 26 septembre dernier au juge en chef de la Cour supérieure. Une mesure décidée par le juge André Wery. «Ça se passe ici au Québec et il n’y a rien qui se fait, a-t-il dit. Je me demande ce qu’on fait en cour civile.»

Rappelons que le drame est survenu dans la nuit du 31 janvier au 1er février 2014, devant une succursale de la banque TD sur le boulevard Roland-Therrien à Longueuil. Massinissa sortait d’un café Tim Hortons, qu’il avait l’habitude de fréquenter et qui se trouve juste en face de cette succursale où les agents de Garda World venaient effectuer un retrait d’argent.

Il n’était pas armé.

L’agent de transport de valeur qui a fait feu, Michel Lachance-Vachon a reconnu lors d’un interrogatoire hors-cour, en janvier dernier, qu’aucune tentative de vol n’avait eu lieu.

Mensonges et négligence

L’agent de transport de valeur qui a fait feu, Michel Lachance-Vachon a reconnu lors d’un interrogatoire hors-cour, en janvier dernier, qu’aucune tentative de vol n’avait eu lieu. Un propos qui contredit celui qu’il a tenu le soir du drame lors d’un appel au 911. En fait, l’homicide se serait produit à la suite d’une altercation physique entre l’agent de sécurité qui l’accompagnait et Massinissa. Celui-ci devait retirer de l’argent au guichet automatique et les agents lui auraient dit de s’en aller, ce qui aurait conduit à la confrontation. Au moment de l’interrogatoire, M. Lachance-Vachon a soutenu qu’il a fait usage de son arme parce qu’il a craint pour sa vie et celle de son collègue. Une justification que la famille de la victime n’accepte en rien.

Selon les informations recueillies par les avocats de la famille auprès de différents témoins et d’experts, Massinissa se trouvait au sol au moment où l’agent a tiré. Autre élément qui ressort de l’interrogatoire, le jeune homme était en vie et conscient lors de l’appel des agents au 911. «M. Lachance-Vachon et son collègue n’ont rien fait pour lui venir en aide», s’indigne aujourd’hui son frère.

Mépris inhumain

Mohand souhaite honorer la mémoire de celui qui avait à peine 32 ans lorsqu’il a perdu la vie. «Par la suite, les médias l’ont dépeint comme un voleur et les policiers m’ont dit que le dossier était clos, déplore-t-il. Je veux tout simplement rétablir les faits.»

En février 2014, le rapport du médecin légiste mettait pourtant déjà en question l’hypothèse de la légitime défense. Il y recommande explicitement une analyse balistique pour déterminer les circonstances du décès. Une expertise qui n’aurait jamais eu lieu, selon la famille.

À ce sujet, le Service de police de l’agglomération de Longueuil (SPAL) a refusé toutes les demandes d’entrevues de Ricochet. Impossible aussi de comprendre ce qui a conduit le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) à ne pas porter d’accusations criminelles. «Nous ne pouvons pas donner de détails à propos d’une décision lorsqu’il n’y a pas d’accusations», a déclaré Me Jean-Pascal Benoît, le porte-parole du DPCP. Alors, il faudra maintenant attendre la suite des procédures judiciaires pour en savoir davantage.

Devant les tribunaux, Garda World légitime entièrement la conduite des deux convoyeurs de fonds et assure leurs frais juridiques. D’ailleurs, Michel Lachance-Vachon est encore à son emploi comme agent de transport de valeur. «C’était à lui [Massinissa] de ne pas faire un vol qualifié […]. Il a couru après le trouble», a déclaré Me Céline Tessier, l’avocate de la multinationale, lors de l’interrogatoire de M. Lachance-Vachon.

«C’était à lui [Massinissa] de ne pas faire un vol qualifié […]. Il a couru après le trouble», a déclaré Me Céline Tessier, l’avocate de la multinationale

«C’est comme s’il y avait eu une complicité entre policiers et agents de sécurité pour fermer les yeux sur ce qui s’est produit, dit Mohand. Trois ans plus tard, nous n’avons jamais obtenu d’excuses de Garda World.»

Au grand jour

Actuellement, la famille Kaddour poursuit Garda World ainsi que les deux agents de sécurité impliqués pour obtenir un dédommagement monétaire. Cet automne, elle compte faire entendre des témoins en cour et présenter les résultats de l’analyse balistique que ses avocats ont fait produire. «Elle a été menée par un ancien expert en scènes de crime de la Sûreté du Québec et elle démontre que mon frère était à plat ventre ou accroupi lorsque les balles ont été tirées, indique Mohand Kaddour. C’est aussi ce que disent les témoins.»

mon frère était à plat ventre ou accroupi lorsque les balles ont été tirées, indique Mohand Kaddour.

Une histoire qui ressemble à maints égards à celles de plusieurs victimes de la police. Lorsque les tirs meurtriers viennent de policiers, la population en a toutefois vent et la solidarité est au rendez-vous. Pensons aux tollés provoqués à la suite de la mort d’Alain Magloire ou encore de Fredy Villanueva. Une enquête est en outre automatiquement déclenchée. Cette fois, les balles venaient d’agents de sécurité. Cette histoire serait-elle une bombe à retardement? Pourrait-elle constituer une autre manifestation de racisme systémique?

«On a voulu passer la mort de mon frère sous silence en invoquant la légitime défense, mais on sait aujourd’hui qu’il s’agissait d’un mensonge à l’état pur, constate Mohand. Selon moi, c’était un meurtre.»

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