Extrême-droite

Cinquante nuances de brun

Le fascisme d'aujourd'hui

«Vendus aux Juifs!», titrait le journal Le Fasciste canadien en février 1938. «Triomphe de l’Internationale juive! […] Plus les démocrates nous trahissent, plus ils prouvent la nécessité d’un régime fasciste, patriotique, autoritaire et fort.»

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La suite est tout aussi éloquente. L’accroche de l’article décrit le Premier ministre Mackenzie King et son lieutenant québécois Ernest Lapointe comme des «juivocrates» qui «cèdent des privilèges canadiens chèrement acquis sans aucun avantage réciproque», dans le cadre d’un pacte commercial anglo-américain où le Canada jouait aussi un rôle.

Les radios des mille conneries

Aujourd’hui, les semeurs de haine ont remplacé «Juifs» par «Musulmans» – et encore, puisque l’antisémitisme est loin d’être un tabou chez les tenants du fascisme d’aujourd’hui. Le péril factice du judéo-bolchevisme a quant à lui été remplacé par celui, tout aussi fallacieux, de l’islamo-gauchisme.

Triste de voir en Europe comme ici et au sud de chez nous la montée de l’extrême-droite et le retour du fascisme, le vrai, celui du capitalisme débridé promu par un nationalisme chantant de fausses gloires au fil des pages d’un livre d’Histoire javellisé et défendu par un appareil sécuritaire de plus en plus musclé. Tout ça sous les applaudissements d’une populace qui célèbre son asservissement tranquille, à l’image d’une grenouille dans une casserole, vautré dans son confort et son indifférence.

la montée de l’extrême-droite et le retour du fascisme, le vrai, celui du capitalisme débridé promu par un nationalisme chantant de fausses gloires au fil des pages d’un livre d’Histoire javellisé et défendu par un appareil sécuritaire de plus en plus musclé.

Les chemises bleues d’hier s’affichent maintenant sous les étendards de La Meute, Storm Alliance, Atalante, Pegida et autres. Il se rassemblent ce samedi 25 novembre pour lutter contre une menace inexistante tout en ignorant les dangers existentiels qui nous guettent.

Et Le Fasciste canadien s’appelle désormais CHOI Radio X et Horizon Québec Actuel.

Course vers l’extrême-centre

Ici, notre Premier ministre, dont le gouvernement semble avoir fusionné les programmes politiques de Maurice Duplessis et Alexandre Taschereau, continue de vendre la province aux plus offrants et à pousser son agenda austéritaire avec son entourage de profiteurs et de corrompus. Énergie Est, c’est fini? Reste encore Enbridge, Gastem, et d’autres pilleurs de ressources qui siphonnent le sang d’une terre qui fut autrefois volée par nos ancêtres, puis prise par la force des armes par l’empire concurrent et aujourd’hui égorgée par la main très visible d’un capitalisme plus sauvage que jamais. On déchire le filet social à grands coups de tronçonneuse en échange d’une diminution d’impôt qui équivaut à une épicerie par année.

On déchire le filet social à grands coups de tronçonneuse en échange d’une diminution d’impôt qui équivaut à une épicerie par année.

Un scénario qui se répète depuis fort longtemps, trop longtemps, un peu partout sur la planète. Et le déni de démocratie se poursuit à coups de lois liberticides, de campagnes de peur visant nos concitoyens issus de l’immigration et de petits nananes politiques qui demeurent néanmoins suffisants, pour une bonne partie de la population, pour s’éveiller avant d’avoir réalisé son rêve ou, pire, se réendormir sans rêver.

Et que fait-on?

On tombe dans le piège historique – on désigne des boucs-émissaires.

Tout aussi difficile de voir une partie de mon pays sombrer, à force de servitude volontaire alimenté par une insidieuse propagande principalement originaire de ce qu’il est désormais convenu d’appeler les radios des milles conneries. Difficile de ramer à contre-courant et de ne pas toujours trouver les mots justes pour convaincre mes compatriotes qu’ils nagent dans un épais nuage de fumée qui leur cache l’identité du véritable ennemi. Celui qui divise pour mieux régner, qui se présente comme ami du peuple mais qui crache dessus, celui qui appauvrit la société pour mieux enrichir l’élite déjà repue de par ses crimes.

Juste à suivre l’actualité, ici ou ailleurs, c’est suffisant pour plonger dans le nihilisme le plus absolu.

Résister

En Catalogne, le spectre de Franco possède les autorités espagnoles, qui ont déchaîné leur appareil de répression sur un peuple qui, courageusement, résiste, les mains en l'air, la matraque au visage, leur sang qui gicle sur la visière des agents de l'État espagnol. La Pologne sombre dans un gouffre de haine au nom d’une inexistante pureté raciale.

Au sud de chez nous, les droits civiques disparaissent comme peau de chagrin, au rythme du bruit des bottes. On exorcise les fantômes de Martin Luther King et de Malcolm X au profit du retour – que dis-je, de la poursuite décomplexée - de la suprématie blanche, maintenant promue par le pouvoir en place, qui construit dans l’indifférence la plus totale un État militaro-policier sous les applaudissements de millions d’Américains à qui on a dit «Make America Great Again».

Make America Hate Again, devrait-on plutôt dire.

Suprêmement triste de voir ici nos grands médias s’enrober d’un voile de neutralité lorsqu’ils livrent – ou plutôt ne livrent pas - les informations que nous devrions avoir pour prendre des décisions éclairées.

Suprêmement triste de voir ici nos grands médias s’enrober d’un voile de neutralité lorsqu’ils livrent – ou plutôt ne livrent pas - les informations que nous devrions avoir pour prendre des décisions éclairées.

Une véritable course vers l’extrême-centre, dont se vante notamment le magazine l’Actualité en première page de sa nouvelle mouture. Une course qui mène inévitablement vers ce que le philosophe et essayiste Alain Deneault qualifie de médiocratie. De même, dans son essai l’Homme révolté, Albert Camus disait que le nihilisme n’était pas seulement désespoir et négation, mais surtout la volonté de désespérer et de nier.

Mais, à l’instar du vénérable écrivain français qui en sait un brin sur le combat et la résistance, j’ai finalement décidé de me ranger du côté des éternels optimistes et d’inciter les autres à faire de même.

Être optimiste, c’est résister.

Difficile, ces temps-ci, de ne pas sombrer dans le désespoir et le cynisme. Mais en côtoyant tous ceux et celles qui ont choisi l’optimisme, difficile au moins, de ne pas perdre espoir.

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