Polytechnique, 6 décembre 1989

Devoir de mémoire, mais de quelle mémoire ?

La mémoire, cette faculté qui oublie, surtout quand vient le temps de dénoncer les vrais coupables. Francis Dupuis- Déri nous le rappelle.
Photo: Inconnu

Au cœur de la nuit à Montréal, avant la grande manifestation contre le racisme du 12 novembre, la statue du premier premier ministre du pays, John A. Macdonald, a été aspergée de peinture rouge. Selon un communiqué signé par une «poignée d’antiracistes anticoloniaux», ce sinistre personnage est un «symbole du colonialisme, du racisme et de la suprématie blanche».

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Cela m’a rappelé la plus pitoyable de mes actions militantes. Il y a environ 25 ans, j’avais convaincu deux amies de mener le même type d’action. J’étais à l’époque souverainiste, et j’ai donc acheté un pot de peinture bleue. Mes amies m’ont aidé à me hisser en pleine nuit sur le socle de la statue de Macdonald, où j’ai réalisé que tout était bien plus haut et plus grand que vu du sol. La statue était immense.

J’ai tout de même essayé de projeter la peinture sur le haut de la statue, mais presque toute la peinture m’est retombée dessus. Maculé de bleu, je suis resté immobile quelques secondes, éberlué, au milieu d’une grande flaque de peinture. Avant que je comprenne ce qui m’arrivait, mes pieds ont commencé à glisser sur la peinture (à l’huile…), entraînant ma chute dans le vide. J’ai atterri lourdement sur le ciment, sur le dos, quelques mètres plus bas. Sonné.

Par chance, je ne m’étais pas fracturé la colonne. Je me suis relevé pour courir trouver refuge dans la voiture de mes amies, qui m’ont raccompagné chez moi. Là, j’ai essayé en vain de nettoyer la peinture de mon visage et de mes mains, puis je me suis couché, honteux et déprimé.

Le lendemain, alors que je sortais sur mon balcon arrière pour jeter mon sac de poubelles contenant les preuves de mon crime, je suis tombé nez à nez avec l’équipe d’intervention tactique de la police en manœuvre dans la ruelle et armée de fusils d’assaut. Comment avaient-ils pu me retrouver si rapidement? Par les traces bleues laissées sur les marches de mon escalier extérieur?

J’ai cru que j’allais être tué, et devenir le martyr le plus pitoyable de l’histoire du mouvement souverainiste. Mais un des policiers m’a fait signe, nerveusement, de rentrer chez moi. Apparemment, je n’étais pas leur cible. Accroupi à la fenêtre de ma cuisine, j’ai observé la prise d’assaut d’un appartement derrière chez moi. Les policiers ont fracassé des vitres et lancé des grenades fumigènes, avant de défoncer la porte et de s’engouffrer dans le logement. Les mères du quartier, affolées, appelaient leurs enfants. Le lendemain, en lisant le Journal de Montréal, j’ai appris que mon voisin détenait deux femmes séquestrées depuis des jours…

J’ai cru que j’allais être tué, et devenir le martyr le plus pitoyable de l’histoire du mouvement souverainiste.

Respecter l’histoire?

Je ne m’offusque donc pas que des statues de certaines personnalités historiques soient déboulonnées. C’est ce qui est arrivé à celle de Robert Lee, général en chef des armées confédérées — «sudistes» — pendant la guerre de Sécession. Au mois d’août dernier, les autorités de Charlottesville, en Virginie, ont décidé de la retirer d’un parc public. Cette affaire a fait beaucoup de bruit, en raison d’un rassemblement de suprémacistes blancs qui contestaient cette décision en scandant des slogans racistes et antisémites.

Surtout préoccupées par le sort des statues, de nombreuses voix se sont élevées pour déplorer une guerre ouverte contre l’histoire et nous rappeler l’importance du devoir de mémoire.

Or, on peut très bien s’intéresser au passé sans pour autant célébrer de parfaits salauds et leur ériger des statues les représentant dans des postures glorieuses, par exemple fièrement assis sur un cheval et sabre au clair, comme de véritables héros de guerre.

Or, on peut très bien s’intéresser au passé sans pour autant célébrer de parfaits salauds et leur ériger des statues les représentant dans des postures glorieuses, par exemple fièrement assis sur un cheval et sabre au clair, comme de véritables héros de guerre.

D’ailleurs, chaque camp politique a ses héros et ses martyrs, et propose de célébrer l’histoire telle qu’il la comprend. Au Québec, par exemple, je doute que les nationalistes se mobilisent pour qu’il y ait des statues représentant de glorieux guerriers mohawks (ou Haudenosaunee) hache au clair, en action lors du «massacre de Lachine», le 5 août 1689. Il s’agissait pourtant d’un exploit guerrier... Mais c’est surtout «notre» histoire que l’on respecte, et non l’Histoire en soi et pour soi.

Devoir de mémoire?

Respect de l’histoire et devoir de mémoire ne sont pas synonymes. Le devoir de mémoire s’exerce envers les victimes de l’histoire, et non envers leurs bourreaux. Il convient de commémorer les victimes des guerres coloniales, de l’esclavagisme, des bombes atomiques. Si l’on revient à Charlottesville, il serait légitime d’ériger un monument à la mémoire de Heather Heyer, cette militante de 32 ans écrasée par un suprémaciste blanc, qui a lancé sa voiture dans la contre-manifestation antiraciste.

Le Québec a un devoir de mémoire envers les 14 femmes assassinées par un misogyne antiféministe, à l’École polytechnique, le 6 décembre 1989.

Le Québec a un devoir de mémoire envers les 14 femmes assassinées par un misogyne antiféministe, à l’École polytechnique, le 6 décembre 1989. C’est pour cela que l’appel du groupe Tous contre un registre québécois des armes à feu à manifester à la Place du 6-décembre-1989, à Montréal, a suscité un tel tollé, et que l’événement a été déplacé.

Or, certains devoirs de mémoire sont à ce point pudiques qu’on ne se souvient de rien du tout. Allez Place du 6-décembre-1989, et vous découvrirez ce que donne à lire le panneau de la ville de Montréal : «Ce parc a été baptisé en mémoire des victimes de la tragédie survenue à l’École polytechnique le 6 décembre 1989. Il veut rappeler les valeurs fondamentales de respects et de la non-violence.»

Oui, oui, vous avez bien lu : aucune mention de «femmes» ou d’«étudiantes», ni d’une «tuerie» ou d’un [«attentat terroriste» misogyne et antiféministe] (http://www.editions-rm.ca/livres/retour-sur-un-attentat-antifeministe/).

Une mémoire vidée de toute signification historique et politique.

Il y a quelques années, cette plaque a été recouverte par les féministes du groupe Les Sorcières par une affiche qui proposait ce texte : «En mémoire de l’attentat antiféministe survenu à l’École polytechnique le 6 décembre 1989 afin que cessent toutes formes de violences coloniales et patriarcales». Évidemment, le panneau a été nettoyé par les services de la ville. Tout comme la mémoire.

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