Environnement

À la chasse aux puits abandonnés

Ces menaces enterrées sous nos pieds doivent être détectées pour prévenir des catastrophes. Des citoyens bénévoles se sont investis de cette tâche.
Rémy Bourdillon

Des citoyens bénévoles souhaitent sensibiliser le public au risque que représentent les centaines de puits de gaz et de pétrole abandonnés du Québec. Ricochet les a suivis durant une opération d’inspection, au Bas-Saint-Laurent.

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Rémy Bourdillon

Dans les collines qui surplombent le village de Val-Brillant, non loin d’Amqui, l’hiver a déjà fait son nid. Le chemin enneigé mène à une zone déboisée d’une trentaine de mètres de largeur. Serge Fortier arpente celle-ci, détecteur de métal en main, suivi de près par Marc Brullemans. Soudain, la machine s’emballe. Il n’y aura pas besoin de creuser bien longtemps : sous une pierre recouverte par la végétation apparaît un tube d’une dizaine de centimètres de diamètre.

Marc Brullemans, géophysicien, et Serge Fortier, administrateur du Regroupement vigilance hydrocarbures Québec (RVHQ), se définissent comme des «chasseurs de puits». Depuis plusieurs années, ils documentent méticuleusement ces vestiges de l’industrie pétrolière et gazière, éparpillés sur le territoire québécois. Pour les localiser, ils utilisent des bases de données gouvernementales, des cartes, des photos aériennes. Sur le terrain, des discussions avec les propriétaires terriens et les voisins permettent d’affiner la recherche. Chaque puits trouvé est soigneusement «fiché» : ces passionnés un peu fantasques le géolocalisent, le mesurent, le photographient et, surtout, cherchent des signes de contamination de la terre alentour, et des fuites de gaz.

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Le tuyau est découvert : on verse un peu d’eau savonneuse tout autour. Aucune bulle ne se forme outre celles, toutes petites, du savon. C’est une bonne nouvelle : cela signifie qu’il n’y a pas de fuite de gaz. Marc Brullemans mesure la radioactivité, qui n’est pas plus élevée qu’ailleurs. Tout semble donc normal pour ce puits. À deux exceptions près : aucune plaque ne permet de l’identifier, et il se trouve à une bonne cinquantaine de mètres du point donné dans le Système d’information géoscientifique pétrolier et gazier (SIGPEG), la base de données du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN). Cela ne surprend nullement Marc Brullemans : «Il m’est arrivé de trouver des puits à 800 m des coordonnées données par le ministère», soutient-il.

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Lorsqu’une compagnie abandonne un forage, elle le «camoufle», dit M. Brullemans. Pour ce faire, elle coupe le tuyau, préalablement bouché avec du ciment. Nombre de puits abandonnés sont bien enterrés et invisibles. D’autres, en revanche, laissent des traces. Un peu plus bas sur le même chemin, dans une petite clairière, nous trouvons un autre puits bien installé sur une dalle de béton. Tout autour, de la machinerie abandonnée. Si l’on en croit le SIGPEG, c’est la Société acadienne de recherches pétrolières (SAREP) qui s’est rendue coupable de cette situation. Mais là encore, on ne retrouve aucun écriteau d’identification du puits, ce que Marc Brullemans juge contraire à la Loi sur les mines.

Les puits abandonnés représentent une menace pour l’environnement : le bouchon de ciment peut se désagréger, le tube peut fendre. Des produits chimiques ou des hydrocarbures peuvent alors migrer vers la nappe phréatique, et des gaz, notamment du méthane, peuvent se retrouver dans l’atmosphère. Selon des études scientifiques, 60 % des puits fuiraient après 20 ans; dès la première année, ce serait le cas de 6 % d’entre eux.

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Plus près encore de la route 132, un belvédère offre une vue imprenable sur le lac Matapédia. La MRC de la Matapédia veut devenir un «écoterritoire habité», c’est-à-dire une zone où priment qualité de vie et protection de l’environnement. Mais tout près de ce belvédère, au beau milieu d’une terre agricole, se trouvent deux autres puits abandonnés. «Il y a des agriculteurs qui ne peuvent plus vendre leur propriété, car il y a un puits dessus», dit Serge Fortier, qui vit à Ste-Marie-de-Blandford, petit village du Centre-du-Québec où l’on a cherché du gaz de schiste.

Sur le SIGPEG, un seul puits, propriété de Corridor Resources, est indiqué : un des deux puits n’est donc pas répertorié dans la base de données. Cette dernière contient 960 forages effectués depuis 1860, qui ont été placés sur une carte par Le Devoir. Mais Marc Brullemans estime qu’il pourrait y avoir jusqu’à 2000 puits au Québec. Notamment, il y aurait selon lui un grand nombre de puits artisanaux, qui ont été utilisés pour chauffer des bâtiments ou des fermes, dont le ministère n’aurait pas connaissance.

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Le MERN mène un programme d’inspection des quelque 650 puits inactifs que compte le Québec, selon ses chiffres. Ses fonctionnaires ont ainsi inspecté 80 puits en 2016, par exemple. Le critère retenu pour intervenir sur un puits est une fuite dépassant 300 m³ par jour. Cela correspond, en équivalent d’émissions de gaz à effet de serre par an, à 700 automobiles. Selon Serge Fortier, il s’agit là d’une norme économique fixée par l’industrie : «C’est parce que ce n’est pas rentable de boucher une fuite qui a un débit inférieur!», s’exclame-t-il. Marc Brullemans souligne qu’en Alberta, le prix pour réhabiliter un puits est estimé à 43 000 $. Il pourrait donc y avoir une petite fortune à investir dans le sous-sol…

Les chasseurs de puits bénévoles sont regroupés dans le Collectif Moratoire Alternative Vigilance et Intervention (CMAVI). En novembre 2014, le MERN reconnaît tacitement la valeur de leur travail et signe une entente de partenariat avec le CMAVI et l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) afin d’inspecter les puits inactifs. Sur les 114 puits sondés lors de cette campagne, une trentaine présentait des signes de pollution, d’après M. Fortier. Mais le MERN fait volte-face et met fin à l’entente en janvier 2016. «L’inspection des puits nécessite une expertise pointue, laquelle n’était pas acquise par les bénévoles de ces organismes», dit Nicolas Bégin, porte-parole du MERN.

Serge Fortier est tout aussi critique des inspecteurs du ministère : «Ils se rendent aux coordonnées de la base de données, souvent fausses. Quand le détecteur de métal sonne, ils creusent un peu, mesurent s’il y a une émanation de méthane, regardent s’il y a des signes de contamination… Dans leurs rapports, ils ne disent pas qu’ils ont vraiment trouvé le puits.» Par courriel, M. Bégin explique de son côté que depuis l’automne 2016, «une procédure détaillée a été élaborée afin de mieux encadrer les travaux sur le terrain», sans donner plus de détails. Dans les derniers rapports déposés sur le SIGPEG, on voit que l’excavation n’est pas systématique pour trouver un puits.

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Malgré la fin du partenariat, MM. Brullemans et Fortier continuent leurs explorations, garnissent leurs fichiers de puits abandonnés, contactent les médias quand ils observent d’importantes fuites de méthane. À St-Marcellin, dans l’arrière-pays rimouskois, dernière étape de cette journée passée sur le terrain, il faudra creuser plus de deux pieds pour trouver le puits recherché : un forage de la SOQUIP, ancienne société d’État, datant de 1974. La nuit est déjà tombée sur le Bas-Saint-Laurent lorsque deux tubes anciennement concentriques apparaissent au fond de l’excavation. Le plus large fait 20 pouces de diamètre, le plus étroit s’est déplacé avec le temps. Le test de l’eau savonneuse ne donne aucun signe de fuite, ce qui est le cas de tous les autres puits inspectés dans la journée. Voilà qui met fin à la journée de travail de l’équipe citoyenne, dans laquelle règne un curieux mélange de satisfaction et de déception…

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