Trump et Israël

Trump et le danger de faire de Jérusalem la capitale d’Israël

La décision de Donald Trump de déplacer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem risque de faire exploser le fragile statu quo au Moyen-Orient.
Photo: Berthold Werner

Plusieurs personnes angoissent à l’idée que Trump appuie sur le bouton rouge de l’arme nucléaire contre la Corée du Nord. Personnellement, ça ne m’empêche pas de dormir. Il y a une panoplie de personnes, d’institutions et de procédures à passer avant de pouvoir déclencher une guerre nucléaire.

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Ce qui m’horrifie davantage, ce sont ses actions dans un domaine souvent considéré comme moins dangereux : la diplomatie ou le «soft power». Ce terme, inventé par le politologue américain Joseph Nye en 1990, désigne le pouvoir des pays en ce qui a trait à la persuasion, la diplomatie et les moyens qui ne sont pas liés au pouvoir purement militaire.

La récente décision de Trump de déplacer l’ambassade américaine de Tel-Aviv à Jérusalem risque d’être vue comme une déclaration de guerre par l’autorité palestinienne de Mahmoud Abbas. Ce n’est pas une coïncidence si 86 pays ont une ambassade à Tel-Aviv et à Jérusalem. Aucun gouvernement ne veut être la cause de plus d’instabilité dans une région aussi volatile, en plus de risquer la sécurité de leurs employés.

Même à Washington, aucun gouvernement n’a eu le cran de mettre en place le «Jerusalem Embassy Act» , signé en 1995 par le Congrès américain. Tous les présidents depuis cette date, tant démocrates que républicains, ont signé un document de renonciation pour éviter de passer à l’Histoire comme complice d’une colonisation illégale. Même George W. Bush!

Faire reculer la paix

Ce déménagement de l’ambassade américaine renverse tous les efforts et l’argent investi jusqu’ici par les États-Unis dans le processus de paix de la région. Il s’agit d’une reconnaissance officielle par Washington que Jérusalem appartient légitimement à Israël, faisant ainsi perdre aux États-Unis leur dernier semblant de neutralité comme médiateurs dans le conflit.

Cette décision n’est pas que symbolique. Déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem participe activement au projet d’Israël d’annexer la Palestine. Washington jette ainsi par la fenêtre la solution à deux États, et aide Israël à coloniser de force la Palestine. Mais je doute que Trump saisisse l’ampleur (et la stupidité) de ce geste.

Déplacer l’ambassade américaine à Jérusalem participe activement au projet d’Israël d’annexer la Palestine.

Il s’agit d’une décision dangereuse pour la région ainsi que pour les employés de l’ambassade, qui se trouvera en territoire hostile. C’est aussi une décision complètement illogique pour les intérêts géostratégiques des États-Unis. À moins que Trump soit prêt à affronter la colère de la Turquie, de l’Iran, de la Jordanie et de la ligue arabe.

En effet, le Mont du Temple, ou Haram esh-Sharif, situé à Jérusalem Est, a une symbolique importante pour l’entièreté du monde arabe. Il s’agit d’un lieu saint non négociable tant pour les Arabes musulmans que pour les Juifs et les Chrétiens. En théorie des jeux, il s’agit d’un cas classique de bien indivisible. Le président de l’autorité palestinienne, Mahmoud Abbas a d’ailleurs rencontré le roi Abdullah II de Jordanie afin de préparer une contre-offensive si jamais ce déménagement se concrétise.

Pire encore, la semaine dernière, Trump a nommé David Friedman comme ambassadeur américain en Israël. Avocat de formation, M. Friedman est un ardent défenseur des politiques d’extrême droite du premier ministre d’Israël Benjamin Netanyahu. Il a même affirmé que les membres de J Street, une organisation juive plutôt libérale aux États-Unis, étaient «pire que Kapos», en référence aux Juifs ayant collaboré aux nazis durant la Deuxième Guerre mondiale.

Je ne suis pas de l’avis de Slavoj Zizek qui pense que c’est une bonne chose que Trump «bouscule le système», dans l’espoir que cela enflamme une révolution. On ne peut se réjouir que des populations vulnérables voient leurs droits bafoués et s’engouffrent dans l’un des conflits les plus aberrants du 21e siècle. Ce n’est pas une révolution qui s’en vient, mais une nouvelle raison pour Israël de réprimer les Palestiniens par la force.

On ne peut se réjouir que des populations vulnérables voient leurs droits bafoués et s’engouffrent dans l’un des conflits les plus aberrants du 21e siècle.

Haaretz a rapporte que Netanyahu a déjà demandé à la police et aux services secrets de se préparer à gérer une explosion de violences à Jérusalem.

Non, je n’ai pas peur que Trump envoie une bombe nucléaire sur la Corée du Nord. Non, je n’ai pas peur de ses «tweets» enflammés. J’ai peur des gens qu’il nomme comme ambassadeurs et des décisions qui passent par la porte de côté. Et surtout, j’ai peur du fait qu’il ne comprenne aucun de ses dossiers de politique étrangère. Ou peut-être serait-ce pire s’il les comprenait?

Un peu d’histoire…

Beaucoup de pays se rangent du côté des Nations Unies qui, depuis 1947, considèrent Palestine comme une entité politique neutre, un corpus separatum. D’autres pensent que la ville devrait être une capitale double pour les deux pays.

Après avoir occupé Jérusalem Est durant la guerre des Six Jours en 1967, Israël a pris de force le contrôle politique de la ville. Toutefois, les Palestiniens continuent de considérer Jérusalem Est comme la capitale d’un futur État palestinien indépendant.

En 1980, les Nations Unies ont adopté une résolution qualifiant cette annexion de violation du droit international. Depuis, la plupart des pays ayant une ambassade dans la région de la Cisjordanie ont fermé boutique. En 2006, les derniers bastions diplomatiques comme le Costa Rica et le Salvador ont finalement élu domicile à Tel-Aviv.

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