Tribunal

Les monstres des Balkans

Les criminels de guerre ne sont-ils vraiment que «le produit d'une époque?» Adis Simidzija se pose la question.
Photo: PD-USGov-Military

Ils ont tué mon père. Son frère aussi. Sans oublier ma grand-mère. Et puis des amis. Ils ont fait exploser le vieux pont de Mostar parce que «ce n’était qu’un vieux pont» avaient-ils dit. Ils ont massacré plus de 8000 hommes et adolescents musulmans à Srebrenica. Ils ont fui la justice. Ils ont été protégés par les leurs. Ils ont fini par être capturés. Ils ont fièrement exhibé leurs exploits durant leurs procès. Et pourtant, ils ne sont pas des monstres, disent-ils.

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Le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie vient de condamner ceux qu’on a appelés affectueusement, presque banalement, les «bouchers des Balkans». Ces généraux de guerre, ces dirigeants qui avaient soif de victoire. Soif de sang. Ils ont banalisé le mal. Ils ont perpétré les pires actes d’atrocité sur le sol européen depuis la Seconde Guerre. Pourtant, ce ne sont pas des monstres. Pas plus que les djihadistes qui ont fait rouler des têtes serbes ou croates. Pas plus que ceux qui ont bombardé Belgrade. Les alliés, disaient-ils. La guerre ce n’est jamais une question de bien contre le mal, c’est toujours le mal.

La guerre ce n’est jamais une question de bien contre le mal, c’est toujours le mal.

Le 22 novembre dernier Ratko Mladić a été condamné à la prison à vie, notamment pour avoir orchestré le génocide de Srebrenica. Le 29 novembre, Slobodan Praljak, ex-haut dirigeant des forces croates de Bosnie-Herzégovine, s’est donné la mort en ingurgitant un poison en pleine cour alors que le juge venait de le condamner à plus de 20 ans de prison pour les atrocités commises par son armée durant la guerre. Ses dernières paroles ont été «Praljek n’est pas un criminel». Cette affirmation de l’ex-dirigeant des forces croates de Bosnie-Herzégovine rejoint le discours du fils de Ratko Mladić qui, lui, plaidait que son père n’était pas un monstre, pas un criminel.

Au-delà des mots

Plutôt que de condamner cette réaction du fils de Mladić et celle de Praljak, il serait judicieux d’analyser la portée de ces propos. Comment peut-on s’étonner que ces deux sombres personnages de l’histoire humaine soient dans le déni lorsqu’ils ont un appui inconditionnel de plusieurs groupes, dont la présidente croate Kolinda Grabar-Kitarović, une figure légitime en occident? Pour Mme Grabar-Kitarović, Praljak était seulement un défenseur de la vérité.

Au-delà du symbolisme des condamnations, c’est l’idéologie qui transcende ces personnages qui est à prendre au sérieux.

Au-delà du symbolisme des condamnations, c’est l’idéologie qui transcende ces personnages qui est à prendre au sérieux. Ces tristes caricatures du mal ne sont qu’une représentation de ce qui s’est passé en ex-Yougoslavie. Derrière eux, il y a tout un système qui les a soutenus, qui a traversé le temps. Un système qui certes a eu quelques obstacles comme le tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, mais qui, si on se fie aux déclarations de la présidente croate, a su faire abstraction de ceux-ci.

C’est encore plus évident lorsqu’on constate à quel point rien ou presque n’a changé dans la région. Mon peuple ne se tire plus dessus, mais il se fustige de mots, de maux. De part et d’autre, on joue dans les plaies du passé. Puisque l’histoire se répète sans cesse, on peut se demander si les Balkans ne sont pas sur le point d’imploser à nouveau. La montée du djihadisme d’un côté, celle du nationalisme identitaire de l’autre. L’extrême droite fasciste sous différentes formes, sous différents drapeaux. L’extrême droite qui fait des victimes, peu importe quel habit elle revêt. Mladić et Praljak ne sont que les martyrs temporaires d’une idéologie désuète.

La suite

Mladić et Praljak se font vieux, ils vont mourir. Plus tôt que tard. Ce qui restera d’eux, ce sont ces vérités desquelles se réclament la présidente croate et les ultranationalistes. Ces mêmes vérités partagées par l’islam politique. Celles qui consistent à croire qu’une ethnie, qu’une religion soient supérieures à une autre. Celles qui consistent à légitimer le génocide au nom d’une idéologie.

Ces hommes ne sont pas des monstres. Les monstres ne vivent pas parmi nous. Ces hommes sont le produit de notre époque. Les résidus d’une histoire qu’on voudrait bien oublier. Qu’on voudrait emprisonner. Or, l’histoire nous a démontré qu’on pouvait les mettre en cellule, condamner à mort, ou même assassiner ces hommes, mais ce n’est pas à eux qu’il faut s’attaquer, c’est à ce qui les dépasse. C’est ce qui les a précédés et qui les a suivis. C’est à la haine, à l’ignorance. C’est au fascisme, au djihadisme.

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