Indépendance

L’indépendance, un fleuve aux grandes eaux

Photo: Bernard Gagnon

Au départ, le texte qui suit était une réponse à la récente chronique de Céline Hequet. La discussion qui s’en suivit (et, de surcroît, au lendemain d’une heureuse fusion pour le mouvement indépendantiste) a fait muter l’objectif initial, non sans toutefois en évacuer l’intention. Puisqu’aussi, à l’instar du constat que fait André Frappier dans sa contribution, comme les remises en doute d’Hequet ne sont pas isolées au sein des forces progressistes, la chronique qui suit s’immisce dans la conversation qui a cours, à gauche, au sujet de l’indépendance du Québec, primo, par devoir de mémoire, celui de voir représenter le courant des fleuves mystérieusement détournés du socialisme et de l’indépendance, et, deuxio, dans l’impatience de voir, dans les esprits et un futur proche, à nouveau confluer ces eaux vives.

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Le fait québécois

Selon Céline Hequet, «il faudrait d’abord définir quelles sont les caractéristiques sociales et culturelles spécifiques au Québec» avant de parler de son droit à l’autodétermination, et ceci affirmé sans égard au fait qu’il existe déjà, à ce propos, une riche tradition sociologique québécoise. Si la question avait été posée de bonne foi, on aurait pu sourire, en invitant néanmoins la doctorante en sociologie à retourner faire une rapide revue de littérature avec les mots-clés qu’elle suggère. C’est qu’au revers d’un titre (et surtout au revers du pouvoir qu’il confère), quand on le brandit dans un média, le principe de précaution recommande d’à tout le moins prendre ses responsabilités scientifiques. Or, non seulement elle poursuivait dans la même veine, mais c’est d’une manière méprisante qu’elle suggérait des caractéristiques propres au Québec: «La poutine? Les cretons? Être vaguement social-démocrate ou parler de la météo quotidiennement?». Devant une telle contribution à la pensée, Fernand Dumont doit s’être embobiné de désespérance à force de virer dans sa tombe. Dumont, le grand sociologue de la culture, a consacré sa vie entière à élucider le mystère québécois. À ce point taraudé par la question, il a fondé une institution de recherche, en 1979 : l’Institut québécois de recherche sur la culture (IQRC).

Ayant d’abord comme mission de contribuer au développement culturel du Québec, l’IQRC est connu pour avoir ouvert d’importants chantiers de recherche sur la culture populaire québécoise et l’immigration. Or, force est de comprendre que Fernand Dumont ne figure pas dans l’ascendance intellectuelle de l’étudiante en sociologie; ni –doit-on déduire- Guy Rocher ou Marcel Rioux, pour ne nommer que ceux-là. Il est à se questionner ce qu’il reste de la sociologie une fois qu’on lui dérobe, non seulement son principal objet d’étude, ici la société québécoise, mais la culture scientifique de celles et ceux qui l’ont pensée. Le plus récent ouvrage d’Éric Martin, Un pays en commun, constitue, au demeurant, un cataplasme efficace à l’ignorance de la contribution des Pierre Vadeboncoeur et Hubert Aquin à la pensée politique québécoise, ainsi que celle, on ne peut moins pertinente actuellement, du Front de libération des femmes du Québec.

«Affirmer qu’il y a historiquement eu un déni d’existence du peuple québécois n’en prouve pas plus l’existence», ajoutait-t-elle. Bien sûr qu’aussitôt que l’on croit s’en saisir, la culture nous échappe : il en va d’un ensemble qui transcende ses parties. S’il n’était pas du patrimoine commun immatériel et vivant, de la culture scientifique, de la création artistique, de la vie spirituelle, des institutions collectives et de la langue d’affiliation qui, depuis plus de 450 ans, se reproduisent, se métissent, s’apprennent et se transmettent, sans doute faudrait-il briser le silence pour se justifier d’exister, comme devant le mépris colonial de Lord Durham. Or, autant d’éléments témoignent de la vie d’un existant collectif et «peuvent porter un regard sur la réalité plus perçant que le sociologue», arguait Guy Rocher dans son introduction à la sociologie générale. Il serait par ailleurs assez curieux que le même Durham ait voulu assimiler un peuple inexistant, comme s’il s’attaquait à quelque moulin fantasmatique.

Toutes époques confondues, le mouvement indépendantiste est sans doute l’une des manifestations les plus probantes de cette conscience culturelle. « La preuve du pudding, c’est qu’on le mange». À ce chapitre, non seulement les échiquiers institutionnel et politique en témoignent, mais le mouvement syndical (comme Frappier l’évoque) et les alliances militantes (politique, féministe, écologiste, etc.) rendent bien compte des défis de l’interculturalité et ce, sans compter les échecs dont sont criblées les convergences, fussent-elles nord-est américaines ou pancanadiennes. Il serait fort réducteur d’asserter qu’il s’agit là «tout au plus, [d’]une barrière linguistique et [d’]une distance en termes de référents culturels liés à la consommation de produit culturel distinct», comme l’affirme Alain Savard. La conversation pourrait être vastement sous-amendée, mais posons d’emblée cette limite : que l’on soit favorable ou non au projet d’indépendance, nier la culture de la «communauté de sens» qu’est le Québec (Marcel Rioux) est anti-intellectuel. Aucun débat sérieux ne peut procéder à partir de la mise en cause de l’existence même de cette société.

Toutes époques confondues, le mouvement indépendantiste est sans doute l’une des manifestations les plus probantes de cette conscience culturelle.

De la scientificité

Si la sociologie a pour objectif d’observer, puis d’expliquer scientifiquement la réalité sociale, le senti, les apparences, quelques discussions Facebook et entretiens informels ne suffisent pas à tirer des conclusions aussi périlleuses que certaines qui furent tirées, jusqu’à maintenant, dans cette discussion. Ne pas se sentir opprimée, individuellement, n’évacue en rien le fait que le collectif politique qui vit en français, en Amérique du Nord, soit objectivement contraint à la tutelle, politique, économique et culturelle. Sans doute symptomatique des 30 dernières années de statu quo canadien, si la subjectivité du sentiment peut pister l’enquête, elle ne peut toutefois éclipser la réalité sociologique et la nécessaire recherche qui commande, par ailleurs, beaucoup d’humilité.

Ne pas se sentir opprimée, individuellement, n’évacue en rien le fait que le collectif politique qui vit en français, en Amérique du Nord, soit objectivement contraint à la tutelle, politique, économique et culturelle.

L’histoire commune

Toujours selon Hequet, se réclamer des traits fédérateurs, notamment de l’histoire commune, ne serait pas inclusif, puisque réservée aux Québécois de souche. Ne lui en déplaise, tout comme le Chili ou l’Écosse, le Québec n’est pas une page blanche. N’est-ce pas le propre de l’humanité d’être, de générations en générations, successivement héritière et passeuse de savoirs et de culture? À ce chapitre, Bourgault disait : «Est québécois celui qui veut l’être. Celui qui assume le passé, le présent et l’avenir du Québec». À l’inverse, l’époque actuelle n’indique en rien en quoi l’amnésie collective serait gage d’inclusion, ni comment, dans le cas du Québec, la mémoire rompue pourrait mener à autre chose qu’à une «citoyenneté ambiguë» (Anne Légaré). Encore une fois, l’exercice de réfléchir le cas québécois commande de la prudence : il en va d’une histoire de décolonisation inachevée où les mythes opèrent malgré nous une importante force motrice. Laisser l’histoire commune aux programmes des nationalistes ethniques et autres néo-conservateurs est ainsi un pari fort risqué. Fort dommage aussi, du fait qu’il existe pourtant un récit qui est populaire. À cet effet, le Québec était encore récemment (sur l’échelle de notre histoire) le théâtre d’une lutte que l’on nommerait aujourd’hui intersectionnelle où le fait français se superposait l’identité de classe, prolétaire.

Encore une fois, l’exercice de réfléchir le cas québécois commande de la prudence : il en va d’une histoire de décolonisation inachevée où les mythes opèrent malgré nous une importante force motrice.

Naguère seigneuriale et paysanne, la société canadienne-française fut forcée d’entrer dans la modernité en vendant sa force de travail aux propriétaires des moyens de production, anglophones, exploitation qui fit de la condition des «nègres blancs» (Pierre Vallières) un puissant levier de transformation sociale. Doit-on aujourd’hui comprendre qu’en une génération à peine, la protubérance bourgeoise du Québec inc. et le néolibéralisme économique, puis idéologique, auraient eu raison du désir et du droit à disposer de nous-mêmes?

Au raisonnement décrié comme «circulaire» par Hequet (nous devons libérer le Québec parce que l’autodétermination, c’est important), répond en fait un raisonnement tout à fait logique : nous devons nous autodéterminer parce que nous sommes dépendants du fédéralisme et de la constitution canadienne, disposition qui entrave notre émancipation collective.

Pour répondre à Alain Savard, la liberté politique est ici arguée à la fois certes comme stratégie «contre tous ceux qui s’y opposent, qu’ils soient impérialistes américains, colonialistes canadians ou petits-bourgeois canadiens-français» (Andrée Ferretti, 1968) et, bien sûr, comme finalité.

Dirions-nous à des travailleur-ses qu’il serait mieux d’abandonner l’idée d’autogérer leur milieu de travail, après avoir comptabilisé d’un regard froid la portée limitée bien sûr connue qu’un îlot de résistance peut avoir dans un océan capitaliste? Parmi nos grands ennemis, n’y aurait-il pas la crainte des espoirs déçus ou celle de devoir négocier, ce que Savard appelle l’«apriori négatif»? Parce qu’un peuple humilié peut difficilement être disposé à l’accueil, n’est-il pas urgent de rendre la marche cathartique pour qu’advienne l’émancipation là où et quand les eaux l’y mènent?

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