Brun, beige et gris : le tricolore de 2017

Bilan de 2017
Alexandre Fatta

Retour sur une année de niaiseries médiatiques et de tragédies instrumentalisées. Douze mois d’idéologie pure, de mensonges et de bêtises. Année brune, année beige, année grise. Un tricolore morbide sur fond de musique de centre d’achat climatisé.

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Janvier – Un attentat fait 6 morts dans une mosquée de Québec.

Afin de faire la preuve de son invincible imbécilité, la droite populiste utilise cet attentat raciste à son avantage. Plus elle reconnaît l’horreur du drame, plus elle considère comme impossible d’y être associé. Il n’y a pas de lien, paraît-il, entre le racisme et le racisme. Il ne faudrait surtout pas amalgamer tout ça! Ceux qui disent le contraire veulent nous censurer! «Ce n’était pas du terrorisme», affirme Labeaume. Cette violence, un prolongement de l’islamophobie? «Pure sottise», dit Joseph Facal. «Lynchage», «vengeance» et «purge», ajoute Mathieu Bock-Côté.

Il n’y a pas de lien, paraît-il, entre le racisme et le racisme. Il ne faudrait surtout pas amalgamer tout ça! Ceux qui disent le contraire veulent nous censurer!

Eric Duhaime, quant à lui, rit encore de la «joke» de tête de porc ensanglanté que la mosquée a reçu quelques semaines avant la tuerie.

«Je suis Québec?». Pas du tout. Surtout pas ceux qui furent Paris ou Bruxelles. Silence total.

La paix des cimetières.

Février – Résistance internatio-relationniste

Pendant près de 24 heures, l’on voit apparaître partout la vidéo de la poignée de main – oh combien virile! – de Justin Trudeau à Donald Trump. Il n’a pas bronché. Le bras droit, le regard franc. Le Canada continue d’être le larbin de l’Empire dirigé par un raciste misogyne autocratique? Ce n’est rien en comparaison de cette main de fer et d’acier. Dans le même élan de révolte, Patrick Lagacé et Yves Boisvert affirment haut et fort – oui madame! – qu’ils n’iront pas en vacances aux États-Unis cet été (La Presse, 11 février).

Le Canada se tient droit face à l’impérialisme américain. Le Canada résiste! «Ils ne passeront pas! Ils ne passeront pas! No pasaran!», comme disait la Passionnaria!

Nous sommes entre bonnes mains.

Mars – le mois des fausses surprises

Première fausse surprise : Gabriel Nadeau-Dubois se lance en politique sous la bannière de Québec solidaire. La droite crie au feu, au loup, au complot et au communisme (tout cela en même temps, ça donne comme une espèce de rot à l’arrière-goût de sauce brune).

Deuxième fausse surprise : Mathieu Bock-Dindon (nerveux) glousse et pleure parce qu’il doit annuler une conférence à l’UQAM. Heureusement pour la démocratie, il aura l’occasion de parler de cette censure sur toutes les ondes de la province dans les jours qui viennent.

Troisième fausse surprise : Eric Duhaime sort un livre…

Avril – Du sang et encore du sang

Justin Trudeau, l’homme à la poigne de fer, accorde son appui inconditionnel aux frappes américaines en Syrie. Philippe Couillard fait de même. Certains des survivants sont paraît-il heureux de cette décision.

Dès qu’il aura essuyé ses larmes, Justin promet de faire un selfie à leur côté.

Mai – Québec solidaire refuse de fusionner avec le PQ

Cataclysme inattendu pour la réaction: le parti de gauche restera un parti. QS est le «diable» et son programme «mène au grand soir cauchemardesque» (Denise Bombardier, JdeM, 16 mai). QS veut la «pureté idéologique» (Robert Dutrisac, Le Devoir, 24 mai). Ce parti est «dirigé par un politburo» (Jean-Francois Lisée, 26 mai). QS est une «enclave du gauchisme et [un] allié de l’islamisme» (André Lamoureux, Le Devoir, 29 mai).

La diversité politique, vraiment, se porte à merveille. Totalement.

Juin – 375 ans de niaisage

Les «festivités» entourant l’anniversaire de Montréal permettent aux amis du cosmopolitisme marchand de fêter à la fois la mémoire des peuples autochtones et celle de l’État qui a les a colonisés. Il n’en fallait pas plus pour que les nationalistes à la pensée brunâtre viennent casser ce party déjà plate à mort. Les odes au patriotisme et à l’honneur des anciens (les bons: ceux qui pensent comme nous) sortent de tous les orifices non bouchés de la réaction.

Les peuples autochtones, les Métis, les paysans à bout de souffle, les femmes qui se sont arraché le ventre pour peupler le pays et les travailleurs exploités ne furent toutefois pas invités à fêter.

Manquait de place de parking, probablement.

Juillet – Des ennemis de paille de taille

Le gouvernement fédéral décide de dédommager Omar Khadr, enfant soldat torturé dans la très légale prison de Guantanamo. La droite canadienne, littéralement, braille comme un veau dans la crèche.

Suite à un décret du très progressiste Donald Trump, quelques centaines de réfugiés d’origine haïtienne tentent de trouver demeure au Canada (seulement quelques dizaines d’entre eux obtiendront finalement leurs papiers). Il n’en fallait pas plus pour que l’ensemble des chroniqueurs réactionnaires du Québec crient à l’injustice. «Immigration massive! Ce sont des privilégiés : ils ont des téléphones! La frontière est une passoire!»

Ces cervelets au fonctionnement incertain se sont manifestement trouvé des ennemies de taille: les victimes d’un tremblement de terre survenu dans le pays le plus pauvre du monde et un enfant de 15 ans torturé par la plus grande armée de l’histoire de l’humanité.

De vrais patriotes. Courageux.

Août – Manifestation de l’extrême droite à Québec

Une manifestation de têtes brûlées par la haine du musulman et les théories du complot parade en rang serré dans la ville de Québec. Notre élite admire sa discipline et banalise son discours – qui est en fait exactement le même que celui de nombreux chroniqueurs aux talents limités. Le blâme tombe plutôt sur la «gang à Jaggi Singh». Une manifestation d’extrême droite est l’occasion en or, semble-t-il, pour dénoncer la violence des militants encapuchonnés de… l’extrême gauche.

Le blâme tombe plutôt sur la «gang à Jaggi Singh». Une manifestation d’extrême droite est l’occasion en or, semble-t-il, pour dénoncer la violence des militants encapuchonnés de… l’extrême gauche.

Propagande et amour de l’ordre: force est de l’admettre, la discipline fasciste est parfaitement en phase avec la culture des grands médias.

Chaque torchon trouve sa guenille.

Septembre – Uber se dit prêt à quitter le Québec

Malheureusement, ce ne sont que des menaces. Mais pendant ce temps, à grands coups de matraques démocratiques, l’Espagne interdit un référendum sur l’autodétermination en Catalogne. La communauté internationale appuie les héritiers de Franco et le Québec est au moment même paralysé par les déboires d’Occupation Double.

– Joanie a oublié son kit de coloration dans ses valises!

– Ah non! Est-ce qu’elle va quand même se pogner Sansdrick?

Si?... No?... Le monde entier retient son souffle.

Alex Fatta
Octobre – Autobus et voile

Sous la croix du christ, l’Assemblée nationale vote une loi interdisant aux femmes portant le voile intégral de prendre l'autobus ou le métro. Une pierre trois coups pour les intégristes. Premier coup: les femmes musulmanes restent à la maison. Deuxième coup: ça radicalisera les islamistes, qui tomberont plus facilement entre les mains des extrémistes. Troisième coup: les nationalistes réactionnaires québécois se sentent mieux.

Elles sont payantes pour tout le monde, ces femmes...

Le mouvement féministe sait toutefois se faire entendre, et le mouvement #MoiAussi visant à dénoncer les agressions prend de l’ampleur. Il aura même la tête de Gilbert Rozon et d’Éric Salvail (deux hommes de lettres et de culture qui nous manqueront beaucoup). Afin de rééquilibrer le rapport de force entre les agresseurs et les agressées, des chroniqueurs en profitent pour lancer le mouvement #balancetacochonne.

La preuve est faite : l’envers de la médaille épouse parfois les élégants contours d’un cul d’épouvantail.

Novembre – Le deuxième degré appelle Guy Nantel

– Nantel?

– Oui, c'est moi.

– C'est le deuxième degré à l'appareil.

– Hey salut, ça fait longtemps qu'on s'est pas parlé.

– Effectivement.

– Qu'est-ce que je peux faire pour toi?

– Fais juste farmer ta yeule pis arrêter de me charrier dans tes histoires de cave.

– Ha ha ha! Est bonne!

– C'est pas une joke.

Au courant du mois, on apprend également que le journaliste Patrick Lagacé était épié par le SPVM. Comme il s’agit d’une personnalité publique et non d’un militant anonyme parmi les milliers que les services de renseignement surveillent chaque année, on en parlera pendant des semaines.

Surveiller les contestataires, c’est démocratique. Surveiller un surveillant, c’est trop.

Décembre – Fausses nouvelles, bonnes nouvelles!

Première fausse nouvelle : TVA entre officiellement dans le 21e siècle en publiant une fausse nouvelle attisant le racisme anti-arabe.

Deuxième fausse nouvelle : Le SPVM est accusé d’avoir fermé les yeux sur « UN » cas de brutalité policière en 2012.

Troisième fausse nouvelle : les grands journaux du monde affirment que Johnny Hallyday était une vedette du «rock n’ roll».

Quatrième fausse nouvelle : Une belle cordée d’imbéciles affirme que les islamistes auraient volé les «bûches de Noël» aux Québécois de souche. Le terme fut pourtant «volé» par les agences de marketing dans les années 1970 afin de vendre leur camelote plus longtemps.


Comme pour prouver par l’absurde que les mots des uns ne sont pas les maux des autres, l’Assemblée nationale vote à l’unanimité une motion afin d’inviter les commerçants de Montréal à ne pas utiliser la formule «bonjour/hi» pour accueillir leurs clients. Cette crypto mesure pathético-pathologique afin de sauver le français à Montréal, a été accueilli chaudement par différents acteurs de la société québécoise.

Comme pour prouver par l’absurde que les mots des uns ne sont pas les maux des autres, l’Assemblée nationale vote à l’unanimité une motion afin d’inviter les commerçants de Montréal à ne pas utiliser la formule «bonjour/hi» pour accueillir leurs clients.

En effet, les immigrants qui se sont vu couper leurs allocations d’aide à la francisation, les artistes qui bouffent du sel l’hiver, les acteurs du réseau communautaire en aide à l’intégration, les enseignants qui travaillent dans des conditions de marde, les travailleurs en archives qui peinent à préserver la détérioration des documents historiques québécois. Enfin, tous ces acteurs qui, de peine et de misère, tentent de faire valoir autre chose que la culture américanisée du vide abyssal et de la médiocrité commerciale ont répondu à cette hypocrite et inutile motion sur le «bonjour/hi» par un tonitruant et bien senti: «Fuck you/mangez d’la marde».


L’année achève, heureusement. Mais il ne faudrait pas oublier les Panama Papers, la Palestine, la Syrie, la planète qui surchauffe, les scientifiques qui sonnent l’alarme, Gaétan Barrette, la prière du Parc Safari, la concentration de la presse, Sophie Durocher, les dragons investisseurs en eux-mêmes à la Taillefer, Fox News, Marine Le Pen, les cervelets corrompus du SPVM, le silence des médias face aux jugements favorables aux étudiants arrêtés injustement en 2012, Vincent Gratton et Marie Grégoire à Gravol le matin, la Formule E, les attentats, les mini-fachos à calottes de Radio X, Michel Hébert, les cadavériques technocrates brun pâle à la Legault en hausse dans les sondages.

Bref, 2017 fut une année merveilleuse.

Et 2018 regorge de promesses.

Bonne année tout le monde! Et n’oubliez pas : «une autre fin du monde est possible!»

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